Déconfinement, J12 / Royan

Me voilà installée avec Céleste dans une petite maison qui porte mon prénom. C’était celle des gardiens de “la grande maison” avant que mes grands-parents achètent le terrain et les deux bâtiments il y a cinquante ans. La petite maison des gardiens est devenue celle de mes parents lorsqu’ils ont eu des enfants. Je connais ce carrelage marron, cette porte de placard coulissante, ces fauteuils en rotin blanc depuis mes tout premiers souvenirs de vacances. Le cri des coucous dehors, la haie qui nous sépare des voisins, la petite pelouse sur laquelle on jouait enfants – il y a une constance reposante. Après presque deux mois confinée au même endroit je m’étais encroûtée, je redoutais de me déplacer. Tout ici est pareil qu’avant. Mes parents et mes oncles et tantes ont fait repeindre des pièces de la grande maison; les nouvelles couleurs ressemblent beaucoup à celles que ma grand-mère avait choisies. Au début je n’ai pas compris, j’ai dit: pourquoi ne pas tout peindre en blanc? Ca ferait californien! Maintenant je comprends. On est content parfois de ne pas avoir de bouleversement. 

J’ai repris ma pratique de yoga ce matin, le corps tout rouillé après deux jours où je n’ai fait que la moitié des exercices quotidiens. Ravi de se rouiller en deux jours après un mois d’efforts. Pas très sport, le corps! J’ai pesté et pesté encore mais j’y suis arrivée. Assise sur le lit Céleste me regardait. Lorsqu’elle s’est lassée du spectacle – j’ai de la chance d’avoir un public aussi facile – je l’ai installée par terre à côté de moi. Pour la divertir j’ai trouvé dans le tiroir de la table un téléphone antique sur lequel est imprimé le logo de France Telecom. C’est un appareil à touches, de cette couleur beige dont on raffolait dans les années 80. La découverte de cet objet fascinant l’a occupée un moment. Lorsqu’elle s’est lassée je l’ai installée sur le carré de pelouse devant la fenêtre pour terminer mes mouvements. Elle a exploré son petit périmètre jusqu’à ce que ma mère arrive et nous trouve installées, Céleste sur un morceau de tissu dans l’herbe et moi assise au bureau à côté, toutes les deux vêtues seulement à moitié. Vous êtes bien, là!, a-t-elle dit. Je lui ai répondu oui et on a toutes les trois souri.

Avec ma mère on a fait la liste de ce qui manquait: une bouilloire, une théière. Peut-être un tissu pour porter Céleste en écharpe si on va se promener. J’en ai apporté un, celui qui est décoré de coeurs et orné d’une effigie géante de Jésus. En l’achetant je me suis dit: You can’t go wrong with Jesus, mais tout bien réfléchi You can’t go wrong with un tissu tout simple en lin, non plus. Voilà mes objectifs du week-end. Ca change des to-do lists frénétiques que je range dans des documents sur mon ordinateur. J’ai emporté trois livres: Le lambeau de Philippe Lançon que j’avais commencé cet automne et jamais terminé; le dernier roman d’Echenoz que m’a offert Ambroise samedi dernier; et un livre sur l’ayurveda au quotidien que j’ai trouvé dans mon magasin indien préféré. Deux robes, un jean, une salopette, un short, une paire de sandales et une tunique en lin. Quelques vêtements et jouets pour Céleste. J’ai prévu une seule chose impérative dans ma dernière to-do list: rester ici pour une durée indéterminée. Ce n’est pas parce que le confinement est terminé qu’on ne peut pas s’auto-confiner.

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