Déconfinement, J12 / Royan

Quel bonheur d’être au bord de l’océan! J’ai répété cette phrase plus que nécessaire hier pendant une promenade avec mon père. Quoique: peut-être qu’un peu de réitération ne fait pas de mal avec cette vérité générale: quel bonheur d’être au bord de l’océan. Peut-être que l’humanité se porterait mieux si le monde n’était qu’une longue bande de sable le long de la mer, comme un ver de terre qui serpenterait sur toute la surface du globe. Bon, maintenant que j’ai parlé d’un ver de terre ça fait moins envie – ou alors si? Peut-être aussi que l’humanité serait plus heureuse si on vivait tous là où les vers de terre creusent leurs tunnels librement. Bref, une journée pieds nus et me voilà redevenue complètement hippie, convaincue que le retour à la terre est la solution attendue depuis des millénaires. Je ne suis pas tout à fait prête pourtant pour l’autarcie, ayant mangé une glace au caramel à la fleur de sel et au café produite localement certes mais pas par mes blanches mains. Mon père, lui, a choisi caramel et rhum raisins. Il faisait chaud, on en avait plein les mains. 

On a marché jusqu’à un banc où on s’est assis pour regarder l’horizon et le phare au loin. Céleste s’aggripait au rebord et faisait des signes et des sourires ravis à tous les passants. Une vieille dame nous avait dit un peu plus tôt: “Moi, je fais attention aux gens à vélos, car avec l’effort physique c’est comme s’ils toussaient en permanence; depuis que j’ai entendu ça à la radio, je promène mon chien avec un masque”. On a acquiescé, enregistré l’information. On avait oublié nos masques à la maison. Parmi les passants sur la corniche où s’est assis, la plupart avaient le visage découvert, comme s’il ne se passait rien de spécial, aucune pandémie mondiale. J’ai demandé à mon père: Tu lis les nouvelles, toi? Il m’a dit: Parfois, mais ça ne parle que du virus alors il y en a un peu marre. Si ce n’était la voix dans les haut-parleurs de la plage qui annonçait la fermeture à 19 heures, on aurait pu rester dans notre bulle préservée du monde extérieur. L’océan, lui, n’a pas changé. Il y a longtemps qu’il est pollué et il doit bien ricaner de nous entendre nous affoler pour un virus depuis trois mois seulement. 

Ma mère nous a rejoints et on a continué à marcher. Sur la plage suivante j’ai tenu à descendre pour mettre les pieds dans le sable et tremper ceux de Céleste dans les vagues. On a croisé une femme qui remontait avec son bébé et elle nous a dit de nous méfier: La police rôde dans les parages! On a discuté avec elle, elle avait un accent russe donc je lui ai demandé d’où elle venait et elle a dit Rostov sur le Don. Je lui ai dit que ma mère aussi était d’origine russe et elle lui a posé des questions. Son enfant a les cheveux blonds délavés comme les surfeurs qui passent leur temps dans l’océan. On a discuté un moment. On s’est dit que c’était absurde de fermer les plages à une heure donnée, que le virus ne rangeait pas parasols et bouées à la fin de la journée. Olga nous a raconté que les plages allaient peut-être fermer, qu’il fallait en profiter. Elle nous a fait part d’une théorie qui semblait conspirationniste au sujet des antennes 5G et on a allaité nos bébés ensemble, assises sur le muret, en rêvant d’un monde déconnecté. Ensuite elle m’a demandé si j’étais sur Facebook et m’a ajoutée.

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