Déconfinement, J14 / Royan

La maison de mes grands-parents est grande, sept chambes remplies de commodes et de placards eux-mêmes débordant d’objets, de livres, de magazines, de vêtements qui datent au moins des années soixante. On fait du tri de temps en temps, mais très rarement. Ma mère, confinée ici depuis deux mois après des travaux de peinture, a déplacé beaucoup d’affaires. On a eu un débat hier: qu’est-ce qu’on garde? Est-ce qu’on remet à leur place les livres et les albums photo et les almanachs sur les étagères du salon où ils avaient été installés il y a soixante ans et, pour certains, peut-être jamais ouverts? Question que j’aurais peut-être balayée de la main avant et à laquelle j’ai accordé un peu plus de temps, étant devenue maman. Le monde change tellement vite et sans tomber dans le « c’était mieux avant » systématique, il y a des progrès dont on se dit qu’ils auraient pu rester au stade de projet. Le coffre pleint de jouets en plastique n’a pas le moindre intérêt pour Céleste, qui se passionne présentement pour une clé qu’elle a trouvée sur le tiroir de la commode. On pourrait tout jeter, ça lui irait.

J’ai trouvé des bobs; ça, c’est toujours à la mode. Je n’ai pas pensé à lui en mettre un pour aller à la plage où nous avons retrouvé nos copains Olga et Valentin. Il faisait gris quand on est parties et le soleil s’est levé dans la matinée. Les bébés ont mis les mains dans le sable et ont fait des pâtés tandis que les mamans restaient debout à surveiller l’arrivée éventuelle de la brigade des plages. Il paraît que si l’on s’assied on risque une amende; il faut avoir l’air de faire une activité physique. Les enfants, eux, se sont activés comme jamais: entre le sable, les coquillages, l’interaction sociale, les rochers et les vagues, ils ont dépensé plus d’énergie qu’après trois heures sur un vélo elliptique. (Je ne peux que supposer, n’ayant jamais tenu plus d’une demi-heure sur ces engins du diable). Au retour Céleste était épuisée, elle a pleuré et j’ai dû la porter pendant la moitié du trajet tout en faisant zigzaguer la poussette d’une main. Le soleil tapait fort et Olga m’avait prêté son parapluie; en ombre portée j’avais l’air d’un monstre comme Gaston Lagaffe dans une case de la BD. 

Parmi les trésors de la maison il y a bien sûr tous les Picsou Mag, tous les Mickey Parade, tous les Spirou et tous les Gaston. Je ne me suis pas encore plongée dedans, ayant pour l’instant dédié une insomnie à observer sous toutes ses coutures la lampe-bouquet de fleurs au plafond, et une soirée à lire la suite de Philippe Lançon. Son livre est une ode très presciente au personnel hospitalier parmi lequel il vit confiné pendant plus de deux mois. Au fil du temps et des opérations (il faisait partie des victimes de l’attentat de Charlie Hebdo) il raconte ceux qui lui tiennent compagnie alors qu’il vit cloué au lit: il y a les aides-soignants, les chirurgiens, sa famille et ses amis en personne ou par écrit, et puis les livres. Il relit des classiques – Proust, Kafka et La montagne magique – et trouve du secours dans les mots de ceux qui ont souffert, écrit, senti, pensé avant lui. Il y a du réconfort dans les vieilleries. Philippe Lançon a fait un enfant ensuite – il y a de la beauté dans la nouveauté aussi. Je vais aller déjeuner de légumes frais dans de la vieille vaisselle avec mes vieux et mon bébé.

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