Déconfinement, J15 / Royan

Déjà deux semaines qu’on est “déconfinés”, qu’on vit dans le “monde d’après”, dans la “nouvelle normalité”. Pour l’instant, pas grand-chose à signaler qu’on n’avait pas déjà remarqué. Les masques, l’absence d’embrassades, le gel hydroalcoolique omniprésent et les files d’attente avant d’entrer chez la plupart des commerçants. Les réactions légères ou la gravité qui empreint certains visages. Pour ceux qui vivent plus proches de la nature, c’est différent. On peut passer un certain temps avant de se souvenir qu’un cataclysme sanitaire est à l’oeuvre au-dehors. Les arbres et les feuilles dehors bruissent comme avant, il y a du vent et des marées, bref rien n’a changé. Céleste a découvert les vagues hier, elle a trempé et gigoté ses jambes en poussant des glapissements de joie. Il était presque dix-neuf heures et il a fallu rentrer sitôt l’annonce entendue sur les hauts-parleurs. On y est retournées ce matin, la plage était déserte et la marée basse, c’était différent et pareil en même temps et elle a ouvert des yeux émerveillés sous le bob qui la protégeait du soleil tapant.

J’ai fini le livre de Philippe Lançon ce matin, avant de me lever et de terminer mon yoga en regardant les pins. C’est une bonne lecture quand on est immergé dans la nature. Immergée, je ne le suis pas tout à fait – il y a des boutiques de vêtements à moins de cinq minutes et même si j’y marche pieds nus, la rue qui mène à la plage est tapissée de macadam. Quand même, le bruit des branches des arbres et du ressac des vagues est plus fort que celui des voitures. Le livre de Lançon parle surtout des âmes humaines, dans ce qu’elles ont de pire – la violence et le fanatisme des terroristes – et de meilleur – le courage et la persévérance des survivants et des chirurgiens. On oublie vite ici, où les contacts humains sont plus réduits, que les êtres humains ne sont pas comme les arbres et l’océan, qu’ils sont sujets aux peurs, à la colère, à l’orgueil, à la jalousie. On attribue à la nature ces sentiments dont elle est dépourvue. La tempête qui s’est abattue ici à la fin du siècle dernier et qui a fait tomber plusieurs pins n’avait rien de commun avec l’attentat de Charlie – c’est rassurant, de se dire ça.

Je profite de la sieste de Céleste pour faire une recherche sur les pommes de pin. A quoi servent-elles?, s’interroge la première requête. Une vidéo m’informe que ce sont les organes génitaux des conifères. Les pins, ces petits malins, prennent soin de placer les organes mâles plus bas que les organes femelles, afin que le pollen ne tombe pas des premiers vers les deuxièmes, et que les arbres ne se fécondent pas eux-mêmes. La nature est maligne et fonctionne bien. En endormant Céleste cet après-midi j’ai ouvert un exemplaire des contes d’Andersen qui traînait ici. La mère cane couve le vilain petit canard, qui s’avère être un oeuf de cygne, comme si c’était le sien. Je regrette de ne pas avoir écouté davantage en cours de biologie, ces jours-ci. Ce soir, Céleste s’est baignée de nouveau avec son petit copain Valentin. La répétition des journées n’est pas si pesante quand elle est rythmée par les marées. Je pense à Lançon qui écrit depuis un lit d’hôpital, un endroit où les tourments humains sont les plus féroces et où la nature a perdu toute sa force. Décidément en cette nouvelle normalité il fait bon être auprès des pins.

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