Déconfinement, J16 / Royan

Cinquième jour ici. Je trouve ma routine petit à petit. Deux mois de confinement ont achevé de me rendre psychorigide! Je plaisante: loin de moi l’idée de tourner en ridicule une méthode aussi éprouvée. La routine a beaucoup de qualités, notamment pour la créativité et la croissance des enfants ou des potagers. Dans ma routine ici il y a des glaces, et puis il y a aussi, hélas, une invitée que je n’avais pas conviée: l’insomnie. Je lui trouve toujours des excuses, à celle-ci. C’est le stress de la vie à Paris. C’est de dormir à trois dans le lit. C’est le vin au dîner. C’est le train du sommeil qui m’est passé sous le nez. C’est le contexte actuel. C’est les vacances! En réalité, je coche toutes les cases du QCM: le sommeil coupé à la hache est mon ami indésirable depuis aussi loin que je me souvienne. Ce matin, au moins, j’ai décidé de mettre à profit l’insomnie qui n’a pas manqué de se pointer aux alentours de quatre heures et demie. J’ai pensé aux artistes et aux écrivains et je me suis souvenu que pour beaucoup d’entre eux et surtout elles – celles qui sont mères -, point de salut sans la dorveille. 

La dorveille est un terme dont j’ai entendu parler il y a quelques années et qui m’a fourni un de ces moments eurêka dont la vie est heureusement jalonnée. C’est l’état de demi-sommeil dans lequel on se trouve la nuit, et que l’on nomme à tort, et de façon négative, insomnie. Ces heures entre deux cycles de sommeil n’ont pas lieu d’être vouées aux gémonies: il suffit, pour en profiter, de dire bye bye aux idées noires et aux plans quinquennaux qu’on ne manque pas de fomenter allongé dans son lit, et de se lever. On peut lancer des machines à laver, écrire ou simplement se faire un thé, prier, saluer le soleil ou méditer en chantant des mantras, n’importe quoi du moment qu’on considère ces heures-là comme faisant partie intégrante de la journée. Une partie pendant laquelle il fait nuit et où il ne faut pas faire de bruit, mais que l’on peut tout de même mettre à profit. Bref, j’ai fait mon yoga, je suis allée cueillir du thym dans le jardin pour me faire une infusion, et maintenant j’écris ceci. Ma dorveille s’est transformée en éveil très matinal, mais avec un enfant en bas âge c’est peut-être salvateur et inévitable. 

Si je me réveille en pleine nuit, c’est peut-être, certes, parce qu’on est nombreux dans ma tête, ou comme dit la chanson de Pink Floyd, parce que there’s someone in my head but it’s not me. En l’occurrence, it’s me but it’s aussi tous les habitants précédents et actuels de la maison dans laquelle je suis, et qui ne manquent pas de me rendre visite à toute heure du jour ou de la nuit. Cette période bizarre dans laquelle aucune évasion géographique n’est envisageable ne rend pas les choses faciles pour tous ceux qui comme moi (je pense qu’on est nombreux) sont très habités par les lieux. Avant-hier, après le dîner, Céleste qui babille sans cesse s’est retournée subitement dans la direction de la lampe hibou qui vit dans le salon depuis que mes grands-parents ont acheté la maison. Elle lui a dit quelques mots dans son langage étrange et j’ai dit à mes parents: on ne sait pas si elle parle au hibou ou à l’esprit de Mamie. Ma grand-mère était insomniaque, ou dorveilleuse, elle aussi. Dans le grenier de la maison on entend des hiboux marcher la nuit. Bref, je suis en bonne compagnie.

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