
Première baignade hier. On n’est censé aller à la plage que pour pratiquer une activité physique et sportive. Je ne suis pas sûre que courir dans les vagues en poussant des petits cris de plaisir soit homologué par le comité des jeux olympiques, mais c’est plus physique que de rester allongé. Dans l’eau il y avait des surfeurs plus ou moins jeunes, je les ai regardés en me disant que je pourrais essayer, enfin, depuis le temps que j’y pense sans jamais oser poser un orteil sur une planche. J’y pense depuis presque cinq ans, depuis New York et les plages de Rockaway où mes copains de là-bas allaient surfer le matin avant de travailler à Manhattan. C’était la vie rêvée, tellement rêvée que je l’ai gardée dans un tiroir de mon cerveau, celui qui est réservé aux désirs et rarement ouvert. Ce tiroir est un méli-mélo de destins imaginaires, une to-do list hétéroclite faite de rêves plus ou moins réalistes. Dedans il y a eu un jour une fille qui s’appellerait Céleste Lioubov, et je crois qu’elle existe, alors c’est bon signe. Je l’entends chantonner dans le lit à côté. Je vais aller vérifier que je n’ai pas rêvé.
Je n’avais pas rêvé. Céleste existe et je suis sa maman à plein temps, un destin que je n’avais pas imaginé mais qui me convient bien. C’est beau de rêver mais ça empêche parfois d’accueillir ce qui vient. L’automne où le bébé est arrivé dans mon utérus j’avais prévu d’aller faire une formation de yoga à New York, au lieu de quoi j’ai passé six mois immergée dans DAU, un projet russe. J’avais rêvé d’Inde aux Etats-Unis et c’est l’Union soviétique à Paris qui m’est arrivée. Et dans ce tourbillon à peine ai-je eu le temps de penser que peut-être un enfant était une possibilité que ding dong, elle s’est pointée. Elle était peut-être même déjà installée quand l’idée a traversé mon esprit. J’avais imaginé son prénom bien avant mais sans y croire vraiment: il est écrit dans un de mes cahiers d’avant sa naissance, mais presque comme celui d’une éventuelle héroïne de roman. Les rêves sont amusants: ceux qu’on fait la nuit comme ceux qu’on imagine la journée. Leurs personnages sont déformés, déplacés, tordus, leur temporalité est distendue. On aurait tort de les prendre pour argent comptant.
Cette drôle de vague suspendue et inattendue sur laquelle on surfe en ce moment est un rêve qu’on n’avait pas fait, une réalité non imaginée. C’est un cauchemar à certains égards, on craint de finir engloutis et certains l’ont déjà été, c’est une vague dangereuse mais tous les Kelly Slater de la terre vous diront que le danger n’est pas dépourvu d’attrait. Il faut apprendre à le dompter, à l’accepter, à le contourner. Je sais que je parle d’un point de vue privilégié – j’ai une planche où me tenir, même chancelante – mais je dis aussi que je choisis d’orienter mon esprit et ma vie vers l’accueil de ce qui vient plutôt que vers une adhérence trop fixe à des rêves ou à des principes. Il faut bien des principes, comme il faut de la wax pour que les pieds du surfeur tiennent sur la planche sans glisser. Il me faut, à moi, du yoga tous les matins pour consolider l’adhérence à un esprit libre, et ne pas me trouver enchaînée à des désirs rigides. La contrainte du tapis, celle de la planche de surf, celle du confinement et des précautions qu’on prend, nous mènera peut-être vers une réalité plus belle que nos rêves, si on sait la surfer.
