
Toute la journée d’hier, voulant prendre l’air et retrouver celui des pots d’échappement, je me suis promenée “en ville” c’est-à-dire à Royan. La maison où on dort toutes les deux est au fond du jardin et le terrain lui-même est situé dans une partie résidentielle de l’agglomération. La plage est en face, au bout de la rue et même si dans cette rue on trouve une église, une boucherie et des boutiques de souvenirs et de vêtements, l’étendue immense de l’océan compense cette petite tentative civilisationniste. En fait, puisque j’en suis à donner des précisions géographiques, la plage donne sur l’embouchure de l’estuaire de la Gironde et pas sur l’océan à proprement parler. Les vagues sont beaucoup moins fortes mais suffisamment grosses pour pouvoir surfer et se sentir miniature face à la nature. Bref, après six jours sans quitter nos pins, notre pelouse et notre sable sauf une fois pour aller au marché, et sans parler à personne d’autre que mes parents et mon enfant, ou presque, j’ai décidé de sortir avec Céleste de notre relatif isolement robinsonnesque, pour faire quelques emplettes.
Encore une fois, j’ai oublié de prendre un masque. On a vite fait de se soustraire à la crise planétaire quand on vit dans un pré carré délimité par la terrasse où on déjeune, le lit, le tapis de jeux ou de yoga et la mer. Je pensais simplement aller au marché et puis rentrer. Le temps de nous habiller toutes les deux de manière semi-décente, de trouver mon portable et mon porte-monnaie, et de fixer sur la poussette une capote pour protéger Céleste du soleil de la fin de matinée, il était presque midi et demi. Nous avons traversé les rues désertes du quartier résidentiel jusqu’au marché, qui était quasiment terminé. J’ai fait le tour des quelques maraîchers encore présents pour acheter trois nectarines, que j’ai mangées immédiatement, le jus dégoulinant sur mes doigts et le long de mes bras, et tombant sur mes pieds nus dans mes sandales. Bonheur total et niveau de civilisation encore assez minimal. Céleste dans sa poussette regardait cet environnement nouveau, un bâtiment en béton à l’air futuriste, quelques stands vides, les cartons éventrés et les camions des commerçants.
Il était une heure passée. La librairie et le magasin bio étaient fermés. Céleste s’est mise à pleurer. J’ai attrapé in extremis une baguette à la boulangerie et me suis assise sur un banc à l’ombre pour l’allaiter et grignoter. Ensuite, on a erré sur le bitume le temps que les boutiques réouvrent dans cette ville assez éloignée de celle qui ne dort jamais. Il y avait des jeunes désoeuvrés et des retraités, des parents et leurs bébés, des familles plus ou moins bien habillées. On a arpenté les arcades où défile ce que la culture humaine fait de pire: de la mauvaise friture, des t-shirts pour touristes et des salons de tatouage spécialisés dans le motif ethnique. Pour son salut, l’humanité a aussi inventé la glace italienne à la vanille, un fait dont je me suis heureusement souvenue en passant devant le glacier. La journée a filé entre échecs, joies, interactions sociales masquées et marche forcée sous un soleil sans pitié. Elle s’est terminée dans une crique déserte, seins nus pour moi et cul nu pour mon petit Vendredi-Céleste, à ramasser des coquillages, dans un retour extatique à la vie sauvage.
