
Ca y est, la deuxième étape du déconfinement a été annoncée. Pas de rassemblements de plus de dix personnes – Olga, ma copine de la plage, dit que c’est pour rendre hors la loi les gilets jaunes – mais la règle des cent kilomètres a été abolie et les bars et les restaurants rouvrent à partir de mardi. Je ne sais pas si la foule en terrasse sur le front de mer ici m’avait manqué, ni la possibilité d’aller m’envoyer des petits verres de rosé au débotté, mais il faut bien que le monde recommence à tourner. L’ermite en moi dit ça, mais ne se réjouit pas. Cette immobilité m’allait. Cette obligation de se poser la question avant de se déplacer m’avait un peu ancrée. C’est un peu égocentré, comme raisonnement; tous ceux qui sont naturellement ancrés et avaient besoin de lever l’ancre de temps en temps doivent être contents. Les autres, ceux pour qui lever l’ancre est un réflexe, un automatisme, un questionnement quotidien du matin, vont devoir recommencer à ruser avec leur liberté. C’était pratique, de se laisser museler par le gouvernement. Je suis mûre pour la dictature!
Sans rire, on n’en est qu’au début des changements à venir, et on n’a pas encore retrouvé le plein usage de notre liberté. Et quand bien même on le retrouve, qu’est-ce qu’on en fera si les frontières sont encore fermées, les théâtres et les cinémas et les salles de concert aussi, les festivals annulés? Toutes ces échappées, par quoi les remplacer? Cultiver son jardin, parler à son voisin, voyager en terrain connu plutôt qu’en terre inconnue, arrêter de courir après la nouveauté, l’exotisme, l’étrangeté. Ecrire, lire, danser, faire de la musique, dessiner. J’écris ça comme une to-do list pleine d’espoir destinée à ceux qui comme moi se nourrissaient de culture et de voyages comme une overdose de caviar. On peut abuser des belles choses? Se remplir le coeur et les yeux et tous les sens jusqu’à explosion du réservoir? Est-ce que ce n’est pas un puits sans fond? A quoi bon se poser la question puisque c’est décidé par le gouvernement de toute façon. On est privés de sorties, au coin, pas de discussion. On n’a qu’à méditer sur l’abondance de beauté qu’on a déjà eu la chance de déguster.
En me promenant sous les arcades affreuses de Royan – ville bombardée et reconstruite avec tous les compromis esthétiques que ça implique – je suis tombée sur un t-shirt magnifique, sur lequel sont floqués les mots: Paris New York Royan Londres Tokyo. J’ai rigolé et me suis contentée de le prendre en photo. Royan est écrit en rouge et les villes concurrentes en bleu. C’est donc celle où j’ai élu domicile qui l’emporte – quel hasard heureux! Who needs les lumières de Broadway when you can have les arcades de Royan et leurs karaokés célèbres dans le monde entier? Sans parler du Rancho, la boîte de nuit locale plus mythique que le Studio 54 et le Palace réunis. Non, vraiment, la culture existe à tous les niveaux, et c’est peut-être le moment de la chercher là où d’habitude on est trop snobs pour regarder. En revenant de ma promenade en ville j’ai pensé subitement à la phrase de Matisse: il y a des fleurs partout pour qui veut bien les voir. On est privés de tournesols et de pivoines, certes – plutôt que se lamenter autant cueillir les pâquerettes et s’en faire des couronnes.
