
Trois semaines de déconfinement. A peine s’habitue-t-on que déjà c’est différent: les plages ont rouvert pour de bon aujourd’hui. On s’en est rendu compte en fin de journée, à dix-neuf heures déjà passées, quand on est sortis se promener. J’ai un peu insisté pour persuader mes parents qui voulaient rester à la maison. Ma mère était partante mais pas mon père. Ca n’avait pas l’air de la déranger – elle a été tirée au sort pour répondre à un questionnaire de l’INSERM dont les sujets incluaient: avez-vous eu envie d’étriper votre conjoint? Je ne crois pas qu’elle ait répondu oui mais après 37 ans et 2 mois de confinement le doute est permis. Finalement il a décidé de nous accompagner. On est sortis tous les trois avec Céleste enveloppée dans son tissu tel un petit Bouddha aux bras nus. Arrivés devant le front de mer on a vu qu’ils avaient enlevé les barrières. On s’est félicités d’être sortis et puis on a marché sans parler le long de l’eau dans la longueur de la plage. Mes parents étaient un peu fâchés pour une sombre histoire dont je vous épargne les détails. Céleste ne bronchait pas. La plage était vide et c’était magnifique.
Au bout de quelques allers et retours j’ai dit, avec une de ces questions rhétoriques qui sont ma spécialité lorsque je veux faire mentir ma réputation de dictatrice: Est-ce qu’on ne ferait pas faire trempette à Céleste? Ma mère a dit: Oh, je ne sais pas, il se fait tard, je vais remonter, moi. J’ai développé Céleste et lui ai enlevé sa couche et déboutonné sa barboteuse d’un mouvement preste. Hop! Cul nu dans le sable avant d’avoir eu le temps de dire Areuh. Elle a immédiatement commencé à taper dans les vagues en poussant ses cris réjouis. Je ne saurais pas dire combien de temps on est restés à la regarder, mais je sais que rien d’autre ne comptait. A quoi bon une application pour faire de la méditation quand on a un bébé à disposition? Au bout d’un moment ma mère a dit d’un air un peu absent: Ah oui, je ne l’avais pas encore vue se baigner seule – comme s’il s’agissait d’un spectacle à ne pas rater. En fait, c’est un spectacle à ne pas rater. Chaque coquillage, chaque algue, chaque mouvement de chaque vague est un danseur sur la scène d’un théâtre, sauf que ce spectacle-ci n’a ni début ni fin ni chorégraphie définie.
On est restés là un certain temps et quand on est rentrés la nuit était presque tombée et le nuage de mauvaise humeur s’était dissipé. Mes parents ont écossé des petits pois sur la terrasse et on les a mangés cuits à la vapeur avec des carottes nouvelles coupées en rondelles. Céleste a tout goûté. Pour le dessert on a eu de la glace au caramel. Bonheur total. On a un peu reparlé de ce qui nous chagrinait mais pas trop longtemps. J’ai dit à mes parents que j’étais inquiète pour une autre sombre histoire qui n’a rien à voir avec la première et qui à l’échelle de la crise sanitaire, raciale, environnementale, n’est pas si grave. Mon père m’a dit: Ne t’en fais pas! Sois dans le moment! Lis un polar! Qu’est-ce que tu as comme livre? J’ai dit: les chroniques de Philippe Lançon ou les albums de Gaston Lagaffe. Ou un Patricia Highsmith. Il m’a dit: C’est celle qui est morte il n’y a pas longtemps? On a regardé sur Wikipédia. En fait c’était Mary Higgins Clark. On a regardé toute sa biographie, puis celle de Stephen King. En ce moment ma vie ressemble plus à un roman de gare qu’à un polar. Banal, mais si agréable.
