Déconfinement, J22 / Royan

Céleste a neuf mois aujourd’hui. 9 months in, 9 months out! J’ai fantasmé sur cette date anniversaire comme s’il allait subitement se passer quelque chose d’aussi important qu’un accouchement. Peut-être que tout d’un coup elle sera sevrée? Peut-être qu’elle dormira dans un lit séparé? Peut-être qu’elle se mettra à manger des purées? Peut-être qu’il lui poussera une dent? Rien de tout ça n’est arrivé, évidemment. Elle a tété au réveil puis je l’ai assise par terre en espérant finir mon yoga à côté d’elle. Peine perdue: elle s’est mise à ramper sous moi tandis que je faisais le chien la tête en bas. Je lui ai préparé un petit bol de porridge. Elle en a avalé deux cuillerées puis a attrapé la cuiller par le cuilleron et a tapé le manche sur le rebord du bol pour faire un petit concert de percussions. Lorsque le porridge a été terminé c’est-à-dire entièrement répandu sur le tissu et sur ses cuissots dodus je l’ai attrapée pour lui donner un bain. Je l’ai installée dans la bassine en métal émaillé sur la pelouse et mes parents sont arrivés. Je la leur ai confiée le temps de terminer mon yoga. 

En fin de matinée je suis allée me promener avec elle sur la plage. Je l’ai enveloppée dans son tissu blanc en espérant qu’elle s’y endormirait, confinée tel un bébé dans le ventre de sa maman. Ca n’a pas marché. Arrivées au bord de l’eau elle s’est démenée comme une diablesse et je l’ai libérée. C’est là, près des rochers, qu’on a vu le cygne. Un cygne, un vrai, un magnifique cygne blanc posé dans le sable mouillé. Il buvait par intermittence de l’eau salée, à petites gorgées avec son bec orange et rose et noir. Un petit cercle se formait autour de lui. Je l’ai montré à Céleste et puis je suis restée longtemps à le regarder. Je ne sais pas de quoi il était le signe mais sa présence inattendue m’a émue. Je pensais au conte d’Andersen que j’ai relu ici en arrivant. Tous les vilains petits canards qui renaissent un beau jour en beaux oiseaux blancs. Je pensais aussi à la nature et à l’eau tellement plus pure maintenant, après deux mois de confinement. Je pensais au cygne, ébahi, perdu, loin de chez lui, entouré d’inconnus. Je pensais à tous les cygnes réels ou symboliques que j’ai croisés. 

Je me suis sentie apaisée comme un cygne tranquille sur un étang aujourd’hui. Les neuf derniers mois ont été perturbants, et pas seulement pour moi et mon enfant. Petit à petit on s’habitue à ce nouvel environnement, à cette nouvelle normalité. Les gens portent des masques, on trouve nos marques, on est plus attentifs qu’avant. Il y en a qui parlent de changer de vie. Ca paraît envisageable, maintenant. De cette mutation brutale un peu de douceur se dégage. Sur la plage repeuplée ce matin, je regardais les gens avec une tendresse rarement ressentie auparavant. Tous les corps, tous les âges, les moule-bites et la cellulite, tout me paraissait désirable – pas toujours désirable au sens strict, érotique, mais au sens humaniste. J’ai l’impression d’émerger tel un bébé d’un utérus et de redécouvrir le monde avec des yeux neufs. Ce n’est pas donné tant de fois dans une vie, de cligner et que tout paraisse reluisant, comme un pare-brise nettoyé par des essuies-glaces bien efficaces. Tout n’est pas reluisant, mais je suis contente de vivre ce moment, d’être ici et maintenant.

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