Déconfinement, J23 / Royan

Voilà, je me crois à l’abri dans ma bulle balnéaire, et je suis réveillée par un cauchemar où on est victimes de violences policières. Je dis “on” mais je ne sais pas qui était là, il y avait une de mes anciennes patronnes qui nous sauvait elle et moi en se jetant sur les policiers armés – c’était peut-être des militaires – et puis on s’enfuyait. On se cachait, ils nous poursuivaient. Je ne sais pas pourquoi j’ai rêvé de ça mais je sais que le soir en marchant sur la plage avec ma mère on a parlé de l’Algérie où elle a grandi. Ma mère n’a pas été victime de violences policières ou de racisme systémique comme celui qui sévit aujourd’hui, mais elle en a été témoin et partie prenante en tant que blanche dans un pays arabe. Je ne sais pas à quel point mon inconscient se souvient de tout ça. Ma mère a toujours peur que des rôdeurs attaquent la maison dans la nuit. Elle me dit de bien fermer les volets et hier soir en entendant des bruits dehors j’ai soudain eu très peur. Les bruits ont disparu comme ils sont venus. Dans le contexte actuel je ne suis pas censée avoir peur. Je suis de la même couleur que l’oppresseur. 

Sur Instagram mon amie Julie reposte une photo de la couverture du Time Magazine. C’est le visage d’Hitler en ombre chinoise avec Trump en guise de moustache. La légende dit que le plus grand virus, c’est le racisme. Dès le début, le virus a rouvert les vannes de la xénophobie. A New York où j’étais début mars, à une projection de film, le type qui introduisait la soirée a fait une blague sur Chinatown déserte et sur le fait que c’était bien normal après ce qu’”ils” nous avaient apporté. Le film était une comédie romantique sur deux coureurs cyclistes. Aucun rapport avec le schmilblick. C’est normal, de dire une chose pareille sans craindre de choquer un public soi-disant éveillé? C’est normal, de ne pas se lever et de ne pas protester? Je ne me suis pas levée. J’ai gardé mon outrage et mon courage bien confinés. Peut-être que le rêve que j’ai fait est la culpabilité qui vient me hanter. Je suis bien tranquille, dans cette ville qui a pourtant été bombardée. C’est si facile de mettre des oeillères et d’oublier. Sur une plage à côté d’ici, il y a des bunkers. Je n’y ai pas encore mis les pieds. 

Ma grand-mère, celle qui a choisi la décoration de cette maison, avait deux passions: le papier peint fleuri et les memorabilia de Napoléon. Sur le mur à côté de moi, il y a une gravure d’un cavalier. La légende indique que c’est le général d’Hautpoul, qui après vérification, s’est distingué dans l’armée du Premier Empire. Depuis que je suis arrivée j’ai envie de le remplacer par un dessin dont la qualité ne vaut pas celle de la gravure, mais je crois que ça ne peut pas être pire. C’est juste un parterre fleuri avec écrit: Il y a des fleurs partout pour qui veut bien les voir. Voir des fleurs et ne pas voir la guerre, est-ce que ça suffit? Peut-être que oui, même si mon inconscient begs to disagree. Mon arrière-grand-mère, la mère de celui qui a acheté cette maison où je suis, a changé de prénom et caché toute sa vie le premier. Lorsque les Nazis sont apparus elle a peut-être vécu une terreur similaire à celle que j’ai ressentie cette nuit. Est-ce qu’elle aussi me dit qu’il ne faut pas que j’oublie? On est un peu plus déconfinés aujourd’hui. Le confinement n’était pas un événement très violent.

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