
L’équilibre bébé-mer-mère-père est brisé: Ambroise est arrivé. Céleste faisait la sieste quand on s’est garées sur le parking de la gare et elle a gardé son petit museau enfoui dans mon corsage quand je me suis levée pour accueillir son père. Elle a entrouvert les yeux et levé un sourcil qui signifiait: Qui me dérange dans mon sommeil? Il ne lui en a pas tenu rigueur: il est pareil. Elle a encore grogné un peu et puis elle s’est éveillée pour de bon et a pédalé dans l’air jusqu’à ce qu’il la prenne dans ses bras. Il est monté derrière avec elle et on a redémarré pour rentrer à la maison. Sur le chemin on s’est arrêtés au marché; on a acheté du poisson, un peu de fromage et des fruits; du pain, et on est repartis. Ambroise a déposé ses affaires, bu un café avec mes parents et puis on est partis en goguette avec Céleste dans sa poussette voir Olga et son fils à la plage. C’était notre première promenade à trois depuis peut-être un mois. On n’a pas trop parlé, juste respiré l’air iodé, regardé l’horizon, parlé des maisons qu’on croisait et admiré les petits petons potelés qui dépassaient du siège devant. C’était un bon moment.
L’après-midi, la fusion a repris. On s’est retrouvés tous les trois comme ça n’avait pas été le cas depuis longtemps. L’effet vacances, absence, manque, soleil et sable. On a fait la sieste enlacés, trois chats dans un panier. Une circonstance rare pour nous depuis des mois et pourtant si naturelle: les deux créateurs et la création, les trois créatures ensemble. On a dormi tard puis retrouvé mes parents sur la terrasse pour un apéritif avant le dîner. Il y avait le soleil orangé derrière les pins au loin, des olives fourrées aux amandes et de la tomme chèvre-brebis de mon fromager préféré. On a parlé de petites choses, de Céleste, de la douceur de vivre plutôt que de grands sujets. On a envisagé des projets tels qu’une visite au jardin zoologique. Mon père a dit “At the zoo” en faisant référence à la chanson d’Art Garfunkel et Paul Simon. Pendant qu’Ambroise et ma mère préparaient le dîner j’ai tenu à installer la chaîne stéréo qui avait été déplacée du salon à cause des travaux. J’ai tout descendu et on a tout réinstallé pour écouter la chanson. Joie intense quand les premiers accords se sont fait entendre.
Pour le dîner il faisait froid donc on s’est installés dans la salle à manger. Céleste était sur sa chaise haute entre Ambroise et moi, excitée de voir les quatre visages désormais les plus familiers réunis autour de la table. On a mangé de la daurade grillée au four et du fenouil confit, c’était un régal, et pour le dessert on a pris des fraises avec de la crème chantilly. Céleste a fini par fatiguer donc je suis allée la coucher. Ambroise m’a rejointe rapidement. On a discuté, lu des bandes dessinées, on s’est déshabillés et on s’est endormis à côté de notre petit bébé. Quoi de plus à dire sur cette journée? Une bulle, ce n’est peut-être pas voué à durer, mais ça fait du bien à ceux qui l’occupent. J’avais une bulle avec mes parents et mon enfant, Ambroise s’y est inséré sans broncher, sans jugement. Forcément: la bulle précédente était à Paris avec lui. Ni mes parents ni Ambroise ni moi n’avons attendu le confinement pour vivre ainsi, isolés, solitaires, cantonnés au familier, laissant entrer le monde extérieur de manière contrôlée. Ce n’est peut-être pas grave, en ces temps tourmentés, de s’abriter.
