
Ambroise est reparti à Paris hier. Je passe la majorité de la journée seule avec Céleste. L’après-midi, je parle au téléphone avec Megan, que j’ai vue pour la dernière fois à New York il y a près de trois mois. Elle me demande s’il y a de l’agitation à Royan. Je lui dis que non – que s’il n’y avait pas internet et les journaux qu’on achète de temps en temps on ne saurait rien de ce qui fait trembler la planète en ce moment. C’est étrange et honteusement plaisant, cet isolement. On parle de ce qui se passe et on puis on en vient à notre sujet préféré: nos bébés, leurs derniers progrès, ce qu’elles ont mangé dernièrement. La conversation aurait pu être la même entre deux femmes à n’importe quel siècle. Ca aussi c’est étrange et honteusement plaisant: se dire qu’on n’est pas ancré-e dans son époque mais au contraire universelle, atemporelle, de tout le temps. Rien de tel que s’occuper d’un petit enfant toute la journée: ça vous déconnecte plus vite et plus efficacement que toutes les digital detox auxquelles j’ai eu recours ces derniers temps. Bon, c’est un avantage et parfois un inconvénient.
Le soir, je retrouve mes parents à la plage. Vivre avec des retraités aussi a ses avantages. Mes parents ont toujours été assez sages – au sens de Diogène dans son tonneau, oublieux de l’agitation du monde autour d’eux. Sans la contrainte du travail, c’est de mieux en mieux. Ils regardent les informations à la télévision, lisent les journaux, mais se préoccupent aussi de profiter de l’instant présent, et de ce qu’ils vont manger pour le déjeuner. Quand je compare ma vie ici avec celle qu’on mène à New York City, j’ai l’impression d’être schizophrène. C’est la même personne, celle qui jouissait du bain de foule quotidien et se faisait des revues de presse, et l’apprentie Robinson Crusoe à moitié nue sur l’herbe avec son bébé? Bien sûr qu’on peut être les deux, assoiffée de ville et Thoreau à Walden, et que c’est sans doute la clé de l’équilibre, mais ça me semble de plus en plus difficile. Comment exister autrement, à l’écart de l’agitation tout en se sentant connectée à ceux qui la vivent? Je refuse de me dire que, parce que je n’y suis pas, ce qui se passe ailleurs n’est pas mon affaire.
Sur la plage, on s’apprête à aller marcher mon père et moi quand au loin on entend mon prénom crié par quelqu’un. C’est Olga, avec son fils Valentin et son mari. Olga est née à Rostov-sur-le-Don en Russie, son mari est né à Paris, leur fils est né en Espagne où elle vivait avant. Le mari a vécu en Bretagne avant de s’installer ici, où ses grands-parents avaient une maison. Sa famille s’est installée à Royan quand il était enfant. Je me dis que ça doit être apaisant, de grandir ici. Ce n’est pas vraiment une ville cosmopolite – tout le monde est blanc, et même s’il y a des touristes, les cartes ne sont pas écrites en anglais dans les restaurants. Un bateau passe, on le regarde tous. Olga dit à son fils: barco!, en espagnol, корабль!, en russe, bateau!, en français. Son mari et mes parents parlent de voyages en Russie. Je me sens dans le monde à nouveau, sur cette plage où mon père allait enfant, où moi j’allais enfant, où ma fille joue avec un petit russo-français né au bord de la Méditerranée. Olga les regarde et dit: “Peut-être qu’il sera son mari! On ne sait jamais, dans la vie.”
