Déconfinement, J30 / Royan

Au réveil, on est allées se promener sur la plage. J’ai enroulé Céleste dans le tissu blanc qui lui donne l’air d’un petit Bouddha, j’ai enfilé mon short et ma tunique et on est parties comme ça, les mains dans les poches pour moi et pour elles enfouies dans son cocon en ramie. J’ai acheté un croissant et je l’ai mangé pieds nus dans les vagues naissantes en arpentant la plage dans sa longueur. C’était désert, méditatif, magnifique. Ambroise se moque de moi parce que j’ai l’habitude de cette promenade qui est aussi répétitive que de l’exercice sur un vélo elliptique dans une salle de gymnastique. Toute ma famille est adepte de l’arpentage de plage. Il faudra bien qu’il s’y plie. Au bout de quelques allers et retours on est tombées sur quelque chose qui ressemblait à une écrevisse. Ma mère m’a dit ensuite que ces crustacés vivaient en eau douce, mais j’ai bien vu un cygne au même endroit la semaine dernière, alors au point où on en est dans le fantastique, ça aurait aussi bien pu être une licorne, j’y aurais cru. En ce moment le monde sauvage nous envoie un message.

Les fesses de Céleste aussi effectuent leur retour à la vie sauvage. Pour la première fois depuis neuf mois, il lui arrive de se promener sans couches pendant plusieurs heures d’affilée. A la plage, elle découvre la pudeur – ou je tente de la lui enseigner lorsqu’elle se campe sur les jambes et les bras tel un petit chimpanze et avance ainsi en exposant à tous son intimité. Je lui dis parfois: Mon petit chat, je suis désolée, il faut mettre un maillot de bain quand les autres gens en portent un. C’est intéressant, d’avoir un enfant, pour achever de déconstruire ses conditionnements. J’ai relu en arrivant ici quelques contes d’Andersen et notamment celui du roi nu. J’adore Andersen, il m’a formée autant que les albums d’Hergé que ma mère nous lisait. La princesse au petit pois pose problème à tellement d’égards que je ne sais pas par où commencer, mais je suis quand même touchée par l’absurdité un peu poétique de cette histoire. Un petit pois sous huit matelas! Le roi nu, quant à lui, dit que les grandes personnes racontent n’importe quoi et que seuls les enfants savent vivre comme il se doit.

Ce matin, donc, Céleste était cul nu sur le tissu que j’étends pour elle dans la chambre qui nous sert de bureau et de salle de jeu. Elle avait déjà évacué le plus salissant et je me suis dit qu’au pire, elle mouillerait le tissu et le tapis en jute en-dessous et que ce ne serait pas dramatique. Je ne lui ai pas remis de couche après l’avoir déshabillée. Ma mère est arrivée alors que j’essayais de travailler et je la lui ai confiée. Elles se sont promenées dans le jardin, ma mère portant sa robe de chambre en éponge et Céleste toujours nue assise sur son bras. La matinée s’est écoulée. Lorsque ma mère me l’a ramenée pour qu’elle fasse sa sieste elle m’a raconté que Céleste avait pissé sur mon père. Elle a attendu d’être assise sur ses genoux dans la cuisine, bien détendue, et il a senti une chaleur se propager le long de ses mollets. Elle a fait pipi sur le patriarche, le seul homme de la maison, le roi. Il n’y a évidemment pas de quoi en tirer la moindre conclusion sur une intention quelconque de sa part de renverser le patriarcat. N’empêche qu’on a bien ri toutes les trois.

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