
J’ai très bien dormi: hier, ma mère m’avait préparé des filets de sole avec du fenouil braisé pour le dîner. Extase totale. Je n’ai quasiment pas cuisiné depuis 3 semaines que je suis ici. Je ne sais même pas depuis quand ça ne m’était pas arrivé de me faire dorloter ainsi – de me laisser dorloter, en réalité. Depuis quelques mois, l’horoscope que je consulte sur une application qui s’appelle Co-Star me dit régulièrement: You have to give yourself permission to let somebody take care of you. Je me disais: C’est une des phrases toutes faites qu’ils sortent de manière aléatoire, ça ne me concerne pas plus que la date de la bataille de Trafalgar, et puis quand bien même ce serait vraiment écrit pour moi, ça ne me plaît pas. J’ai eu beau leur donner ma date et mon heure de naissance, ils n’ont rien compris à ma personnalité unique et indépendante. Se faire chouchouter non merci, je me débrouille très bien pour faire cuire mon propre riz. A peine arrivée ici j’ai reproché à ma mère sa défaillance dans la cuisson du riz. J’avais si faim néanmoins que j’ai mangé ma portion sans broncher.
Trois semaines, presque, que je suis ici, quasi-confinée avec mes parents. Je ne sais même pas depuis quand je n’avais pas passé autant de temps avec eux deux. Des années, peut-être une ou deux décennies. C’est drôle comme la vie est cyclique. Je suis ici, à Royan où je passais un mois chaque été avec mes parents, mes frères et mes grands-parents. Si on m’avait posé la question il y a quelques années j’aurais dit que jamais de la vie je ne reproduirais ce schéma-là. Et boum, je suis sur la même plage et je présente Céleste aux enfants des gens avec qui j’ai appris à faire des pâtés de sable. Ce serait énervant si ce n’était pas aussi agréable. Il a fallu trois semaines, ce qui est long pour se rendre compte d’un fait aussi évident: j’ai de la chance d’avoir une maison de vacances, des parents qui m’aiment et un enfant avec un homme qui dès que je l’ai rencontré m’a semblé familier. Trois semaines, c’est long, mais c’est court si l’on considère que ça couronne et achève des années de bataille interne. J’ai résisté comme un cheval qui rue avant d’accepter son cavalier.
Ce soir, ma mère a préparé des artichauts. J’ai lavé et couché Céleste en rentrant d’une promenade tardive et suis arrivée dans la salle à manger au moment où ma mère m’écrivait un message disant: On commence. J’ai littéralement mis les pieds sous la table, de la vinaigrette dans mon assiette et dépiauté mon artichaut comme si tout ça était normal. Ca l’est, d’une certaine façon: comme je disais avant-hier, je reste la fille de ma mère, et accepter qu’elle me nourrisse tandis que je fais de même avec sa petite-fille est assez naturel. Pourtant, il y a longtemps que je résiste. Ces trois semaines au bord de la mer m’ont fait baisser mes barrières. Les artichauts étaient un classique sur la table de la cuisine quand j’étais petite. Je n’en prépare jamais. J’ai demandé à ma mère: Ca coûte cher? Elle m’a dit: Non, pas tant que ça. J’ai dit: Combien? Elle a dit: Je ne pourrais pas te dire, j’adore tellement ça que je ne fais pas attention au prix. Mon père a ri en faisant allusion aux cordons de la bourse familiale. Moi, j’ai trouvé qu’elle avait raison: les coeurs d’artichaut, ça n’a pas de prix.
