
Un mois qu’on est “déconfinés”. Le correcteur orthographique de mon ordinateur souligne le mot en rouge. Combien de temps le mot déconfinement va-t-il rester dans le langage courant? Je me surprends à encore utiliser “confinement” pour décrire la vie que je mène actuellement. Ca ressemble à ma vie d’avant, mais mon côté antisocial et anti-système est plus assumé. A quel point ce chamboulement a-t-il ouvert la voie à un changement de vie et de paradigme radical? Soudain ce qu’on croyait impossible – rester enfermés, ne plus aller à l’école ou au travail, fermer les bars et les boutiques et les restaurants, clore les frontières et les lignes aériennes – s’est matérialisé, et en un laps de temps si court qu’on en a eu la tête qui tournait. On dirait un mauvais conte de fées, une version postmoderne de la Belle au bois dormant, mais sans le Prince charmant. Le conte de fées n’est pas terminé, et c’est comme les variantes à la fin du Petit chaperon rouge: selon votre dogme et vos croyances, le chaperon finit croqué par le loup ou sauvé par le chasseur. Same same, but different.
Je suis allée en fin de matinée rejoindre Olga et son fils Valentin dans un endroit qui s’appelle l’espace parental de Royan. C’est comme une crèche ou une garderie sauf que les parents doivent rester avec leurs enfants. Il y a des jouets, des “accueillants”, des ateliers allaitement et des cellules de médiation pour les parents séparés. Le masque et le gel sont obligatoires à l’entrée, et tous les jouets sont désinfectés chaque matin. C’est une bulle dans laquelle le monde extérieur se résume à des reproductions miniatures en plastique d’animaux de la ferme. A part les masques, pas de place pour les contes de fées réalistes dans lesquels se déroule la vie des adultes. Céleste a joué avec Valentin, elle a essayé de marcher en poussant devant elle une petite locomotive à roulettes, elle a suçoté la jambe d’un Playmobil et elle a regardé l’obsessionnelle qui lui sert de mère aligner toutes les vaches en plastique de la pièce. Quand on est ressorties, il pleuvait et les rues étaient désertes. On aurait pu être dans une version balnéaire du pays imaginaire de la Belle au bois dormant.
Le soir, mon amie Hélène est arrivée avec sa fille Olive et son prince charmant Liam. On a discuté longtemps pendant et après le dîner, d’abord tous ensemble avec mes parents et les deux petites qui babillaient dans nos bras, puis juste toutes les deux avec une tisane. Une soirée normale, mais plus si banale que ça. On a refait le monde, mais je ne crois pas qu’on ait mentionné le virus couronné qui nous a tant occupé l’esprit ces trois derniers mois. Les médias sont passés à autre chose – après avoir pris pour bouc émissaire une maladie, ce sont les hommes qui font leur propre procès, désormais. On ne compte plus les mea culpa publics, les dénonciations de racisme et les assertions de supériorité morale qui fleurissent sur internet et dans le journal. Est-ce qu’une tolérance durable émergera de cette nouvelle vague, ou est-ce que ce n’est rien de plus qu’une façade? On est sortis grandis du confinement, je crois, plus conscients de ce qu’on a et de ce qui nous manque lorsque le monde s’endort mystérieusement. Moi, j’ai toujours préféré imaginer le chaperon rouge sauvé.
