Déconfinement, J33 / Royan

Céleste s’est réveillée vers 6 heures en pleine forme. Je l’ai nourrie, changée, j’ai essayé de la divertir et puis j’ai fini par la rendormir lorsqu’elle s’est aperçu qu’il était trop tôt pour commencer sa journée. Elle sent l’agitation ambiante, les nouveaux arrivants, le départ prochain de mes parents, peut-être que son père lui manque. J’ai interprété ce qui peut-être est strictement physiologique. Elle a assez dormi, a été réveillée par son transit ou par un bruit. Passer tout son temps avec un bébé, je l’ai déjà dit mais je le répète, c’est intéressant. Ce qu’elle remarque, ce qu’elle pointe du doigt en disant Oh ou Ah ou To ou Ma, ce qui lui plaît ou pas. On dit parfois que c’est égocentré de faire un enfant, mais je ne crois pas. C’est le contraire: l’altérité. On voit éclore des bouts de soi, certes, mais aussi tout ce qui compose un être humain singulier. C’est imprévisible, irréductible, et c’est un exercice de tolérance et d’ouverture d’esprit constante. Il y a des bénéfices évidents, de la joie et des câlins et des cuissots dodus et des joues joufflues, mais c’est aussi un questionnement constant.

On est allées prendre un petit-déjeuner sur la plage avec Liam, Hélène et leur bébé Olive. On était là tous les trois, émerveillés par les petits doigts laissant filer le sable et les petits yeux qui se plissaient lorsque des grains de sable s’y glissaient. Il y avait du vent, ce n’était pas si agréable, mais manger un croissant en face de l’océan est difficilement un mauvais moment. J’avais laissé Céleste sans couche, en maillot de bain sous son pantalon; elle avait déjà fait pipi sur le parquet de ma chambre et je pensais ne pas prendre trop de risques en la laissant ainsi. Elle a refait pipi à peine arrivée et a gardé son pantalon trempé pour se promener à quatre pattes sur le sable. On est tombés sur Olga qui était habillée en parka et m’a dit: Céleste va prendre froid. On est remontées. La parentalité, c’est souvent ça je crois: on se dit, on va pique-niquer sur la plage, ce sera joli, et puis il y a du vent, il fait froid, les bébés pleurent et on repart à peine arrivés. On rentre à la maison, et là les bébés se découvrent une fascination pour un objet banal du genre, un chargeur de portable. 

Le soir, Ambroise et mon amie Samantha sont arrivés et ma mère et moi sommes allées les chercher à la gare. C’était un mini road trip sous la pluie dans la nuit. Céleste était restée couchée, on a discuté toutes les deux. A un moment ma mère a dit en parlant de mes frères et moi: Vous êtes mes trésors. J’ai trouvé ça gentil, car ce genre d’emphase ne fait pas partie de son vocabulaire normal. Elle a dit aussi: Vous êtes tous les trois forts. Je ne sais pas si elle s’envoyait des fleurs en disant ça, je ne sais pas si on naît fort ou pas, mais je sais que nous éduquer tous les trois a dû être fatigant à un point que je n’imagine pas. On a parlé de la place qu’on occupe dans la vie. Ma mère a accepté à un moment que sa place consistait à nous éduquer. Je trouve, même si je suis biaisée, qu’elle n’a pas trop raté. Moi qui n’avais jamais particulièrement fantasmé sur la maternité, je me dis en ce moment, en ces temps troublés – mais tous les temps ne sont-ils pas troublés à leur manière? – que c’est une place importante, d’être mère, et que je suis honorée de l’occuper.

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