Déconfinement, J34 / Royan

Il fait gris depuis quelques jours. Depuis la chambre où je dors désormais on voit les branches des arbres bouger dans le vent, les nuages blancs et l’océan changeant. On entend le vent depuis le lit, on voit les flaques de pluie dans la rue depuis le bureau où je suis assise maintenant. Qui a dit que le beau temps dépassait le mauvais, qui les a qualifiés ainsi? Le temps jaune, le temps bleu, le temps gris, le temps blanc. Pourquoi faudrait-il préférer les premiers? Il y a une menace aussi dans l’immobilité du plein soleil, dans le silence du soleil de midi. Le temps gris, le vent, la tempête démontrent plus de vie. La mélancolie vaut autant que l’apathie. Les sifflements tristes du vent sont une chanson, les mouvements des arbres sont une danse, les nuages sont une poésie surprenante. Les oiseaux chantent ce matin tout autant que si le soleil les réchauffait doucement. Les feuilles des arbres ne sont pas moins vertes ni les vagues moins blanches. L’envie de sortir mettre la tête dans la tempête me démange davantage que si rien n’agitait les branches des arbres.

La chambre est au deuxième étage, au coin de la maison. Elle est mal isolée: je sens les courants d’air entrer au niveau de ma poitrine et de mes pieds. C’est moins confortable au sens strict, mais plus romantique, une maison mal isolée. On peut s’imaginer dans les Hauts de Hurlevent – Wuthering Heights en anglais. Wuthering est un mot issu du vieux norrois, une langue scandinave médiévale, et qui décrit un vent phénoménal. Dans une maison comme le manoir du roman, on est à l’abri, mais pas complètement. On est soumis aux éléments et ils informent les tempéraments. L’illusion que l’homme est supérieur à la nature est réduite à néant. La maison mal isolée est un mémento que nous ne sommes rien face aux éléments. Y vivre, c’est comme faire du bateau. C’est une tentative risible de maîtrise, une bataille vouée à l’échec pendant laquelle on passe tout de même un bon moment. La maison vaut mieux que l’esquif, certes. S’endormir dans un bateau en pleine tempête donne davantage le mal de mer qu’écouter le vent depuis son lit douillet, même traversé de courants d’air. 

Je suis une maison mal isolée, traversée d’émotions contraires comme les bourrasques de vent qui montent et descendent selon les frictions ou les dépressions. Ambroise, l’architecte en chef des monuments familiaux, a discuté avec mon père de la pertinence de l’isolation des maisons. Mon père a dit: ça ne sert à rien, d’isoler celle-ci. Il a raison: à quoi ça sert, de vouloir se barricader contre les courants d’air? Les wuthering winds existent, on les voit par la fenêtre, ils nous traversent, qu’est-ce que ça peut faire? Samantha m’a raconté qu’elle avait discuté avec ma mère des Hauts de Hurlevent au moment où moi-même, enfermée dans ma chambre deux étages plus haut, j’écrivais le paragraphe qui précède. Les émotions et les idées traversent la maison en profitant de sa porosité. On ne peut pas s’isoler. J’ai passé presque quatre semaines ici avec Céleste et mes parents puis Ambroise puis mes amis maintenant; je suis arrivée mes murs bourrés de laine de verre, remplie d’une isolation ancienne et délétère; je repartirai avec des murs de pierre, qui laissent passer l’air. 

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