
Il a fait beau, enfin. L’après-midi on est partis sur la plage qu’on appelle la Côte Sauvage et qui comme son nom l’indique est une étendue infinie de sable fin non surveillée et battue par des vagues océaniques. Pour y arriver on traverse la pinède en voiture puis à pied; c’est un trajet magnifique. La voiture qui reste dans le garage de la maison toute l’année est une Peugeot 205 blanche à toit ouvrant, avec sièges tapissés de motif écossais vert et jantes recouvertes de plaques imitant des balles de golf. C’est un véhicule réjouissant. Il nous a emmenés à la Côte Sauvage souvent et au Rancho, la boîte locale, lorsqu’un conducteur acceptait de rester sobre. Elle a dormi sur le parking du Rancho lorsque le conducteur en question changeait d’avis en cours de soirée. Bref, elle a eu une belle vie – pour assez peu de kilomètres au compteur. Je suis montée sur le siège arrière à côté de Céleste tandis qu’Ambroise a pris le volant. On avait parlé la veille du fait que monter en voiture avec son ou sa partenaire et son enfant à l’arrière est un des signes les plus sûrs qu’on est devenu parent.
On a grimpé la dune raide qui est la dernière étape avant la mer; arrivés en haut, on a poussé des ah et des oh devant la beauté et l’immensité du paysage étalé. Même parents, on garde un peu de liberté par moments: j’ai couru couru couru pour descendre la dune jusqu’aux petites lagunes. Ambroise derrière essayait tant bien que mal de protéger Céleste du vent mais elle ne lui tenait pas rancune des bourrasques ensablées, toute excitée qu’elle était par la découverte de nouveaux éléments. Un autre indice qu’on est devenu parent: l’omniprésente crème solaire indice cinquante. Ambroise et ma mère se sont chargés de la pénible tâche du crémage de l’enfant tandis que j’allais m’extasier sur les coquillages. C’était marée basse et des micro lacs s’étaient formés sur la plage. L’eau était bleu turquoise comme celle des mers du Sud; je ne sais pas si c’est dû au confinement mais ça m’a semblé jamais vu sur cette plage que j’ai connue étant enfant. J’ai vu des coquilles d’escargot de mer et d’oursin – on appelle ça des tests, apparemment, et peut-être que c’en était un.
Test réussi? Oui. On est allés à la plage en famille et avec des amis, sur cette même bande de sable qu’on avait découverte en amoureux tous les deux il y a trois ans et demi. Une fois sur le départ, en haut de la dune, on a regardé la forêt étendue comme un reflet vert de la plage derrière, et j’ai demandé à Ambroise de me photographier. Il m’avait immortalisée au même endroit la première fois; sur la photo je suis couronnée d’une tignasse blonde platine, j’ai les jambes dorées et maigrissimes et le visage souriant et rosé. Aujourd’hui j’ai les cheveux et les traits plus tirés et mon corps a changé, mais j’ai gagné un bébé. Je n’ai pas vu la nouvelle photo. Ambroise est parti en fin d’après-midi. Dans la voiture on s’est disputés, comme un couple de parents fatigués ou juste comme des amants triste s de se séparer. J’aime bien penser à ce premier cliché sur la dune et imaginer que ce moment ne mourra jamais. L’amour, le vrai, est comme le sable sous les marées. Les vagues peuvent se retirer mais toujours elles reviennent, chargées de coquillages parfois différents, parfois les mêmes.
