Déconfinement, J36 / Royan

Hélène et Liam sont partis au marché mais il était fermé. Ils se sont rabattus sur le supermarché. Pour le déjeuner on a préparé tous ensemble un repas tout vert, avec une salade de quinoa, brocoli, petits pois, concombre, avocat et feta, du riz à l’avocat et une purée de courgettes, petits pois et ricotta. Les bébés ont goûté la purée et bien aimé; Céleste en a mangé une grosse portion dans mon assiette. Le soir on a eu des restes, avec en plus une salade d’aubergines, tomates et oignons nouveaux qu’avait préparée Hélène. Il nous restait de la glace de l’avant-veille: texane et caramel au beurre salé. La dénommée texane est une glace cacahuète-chocolat. Y a-t-il des cacahuètes au Texas? On ne sait pas. Vers la fin du dîner je suis allée coucher Céleste qui se frottait les yeux et commençait à chouiner. Elle a eu du mal à s’endormir. Quand elle y est arrivée, c’est moi qui étais épuisée. Je me dis qu’elle sent l’effervescence, que ces repas partagés à six ou sept ne sont pas les mêmes que lorsqu’elle est juste avec son père et sa mère, ou ses grands-parents.

Tout voir à travers les yeux d’un bébé, c’est une expérience fascinante. Un cube de feta, une aiguille de pin, un morceau d’aubergine gorgé d’huile d’olive et de jus de tomate, un morceau de bois brûlé à moitié enterré dans le sable, une rainure du plancher, un rideau en tissu imprimé, une feuille de coriandre, les attaches des bretelles d’une salopette, une boîte en carton qui contenait un savon ou de la farine répandue sur la table de la cuisine: tout est nimbé de mystère pour peu qu’on veuille bien s’y intéresser avec la même concentration que Céleste et ses congénères. A la fin de la journée, son cerveau bouillonnant n’est pas loin de la fusion nucléaire. Ces derniers temps, elle pleure et se démène comme une diablesse au moment où je l’allonge dans le lit pour la coucher. Toutes les informations acquises dans la journée ressortent sous forme de pleurs. Le monde est si chargé – on n’y fait plus attention, nous les adultes habitués – que chaque journée pour un bébé est presque comme un trip sous LSD. Chaque élément nouveau provoque un choc, une mini-montée de drogue. 

Céleste le soir me joue la scène dans Christiane F. quand l’héroïne et son boyfriend essaient de se sevrer de leur héroïne. Ils sont enfermés dans une chambre, ils convulsent, vomissent, pleurent et crient sur le lit. J’ai de l’imagination, certes: on n’en est pas là avec Céleste, mais pas si loin que ça. Elle est droguée à la journée, accro aux événements sociaux, raide dingue des visages et des sourires et des caresses qu’on lui fait. Quand ça s’arrête, elle proteste. Elle comprend peut-être que je cherche à l’endormir pour retourner profiter de la fête, que je vais l’abandonner au sommeil pour continuer sans elle à m’injecter par intraveineuse un fix de vie, de bruits, d’odeurs, de sons et de couleurs. Est-ce que je projette? J’ai toujours rejeté le sommeil, spécialement quand je sentais qu’il m’éloignait de là où les choses se passaient. Ici, on est dans une maison qui a contenu beaucoup de vie, beaucoup de fêtes, beaucoup de rires et de gastronomie et de passions et de disputes aussi. Je me dis que ma fille sent les esprits qui ont vécu, qui vivent encore ici, qu’elle leur souhaite une bonne nuit.

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