Déconfinement, J44 / Paris

Cinq jours que je suis rentrée à Paris et je n’ai pas trouvé avant aujourd’hui l’espace mental ou même physique pour écrire ici. J’ai réquisitionné ma mère qui depuis notre séjour balnéaire s’entend comme larronne en foire avec Céleste; elles se promènent ensemble en ce moment même. Ambroise est au travail et je lutte contre l’impression insidieuse d’être femme au foyer; depuis que je suis rentrée, l’angoisse qui m’envahit l’esprit à ce sujet m’empêche de me concentrer, et la culpabilité de ne pas travailler me pousse à ranger la maison centimètre carré par centimètre carré. Il y a cent mètres carrés, plus cent mètres carrés de jardin: autant dire que j’aurais pu pousser le bouchon de la procrastination encore longtemps si j’avais cédé à la tentation. Dieu merci, mon ordinateur est ouvert et je suis ici. Est-ce qu’on peut dire: je suis ici lorsqu’on voit des mots issus de son esprit apparaître sur un écran? Je crois que oui. Je ne sais pas si je suis dans l’écran, ou derrière, ou devant, mais je suis en tout cas aspirée par lui comme Alice par son miroir, et c’est mieux ici qu’autre part.

Ici, ça existe où qu’on soit: à Paris, ou ailleurs. C’est mieux que de la magie. Je me demande pourquoi je l’oublie à chaque fois. Ici, je veux dire ce qui est écrit, ce qui se lit, sur internet particulièrement mais aussi sur du papier imprimé, c’est un voyage aussi. Ca ne remplace pas le voyage qui consiste à par exemple prendre un train pour mettre les pieds dans le sable, ou la tête sous l’eau salée des vagues, ou ramasser des coquillages; il y a la chair en moins. Ce n’est pas grave: la chair est triste parfois, et je n’ai pas lu tous les livres ni écrit tous les mots, alors je continue à les aligner ici, en dépit des voix qui me disent à quoi bon? A quoi bon? A quoi bon cette continuité avec celle qui écrivait il y a une semaine, il y a un mois, il y a deux ans? Celle qui parlait du confinement et qui, son sujet une fois éjecté par le gouvernement, continue – jusqu’à quand? Jusqu’à quand écrire ici? Je le ferai sans doute jusqu’à ce que ça ne serve plus à rien, jusqu’à ce que vraiment il n’y ait plus de réponse possible à la question à quoi bon. Pour l’instant, il y en a alors je suis encore là.

Ecrire ici, pour le moment, ça compense le fait d’être revenue à Paris. Ca permet de rester un peu ailleurs, d’oublier où on a atterri. Paris en ce moment, comme sans doute toutes les grandes villes du monde entier, ce n’est pas gai. Avancer masqué, c’est plus prudent, mais j’ai du mal à m’y habituer. Respecter les distances de sécurité, ou plutôt voir partout des mémentos qui nous rappellent qu’on ne peut pas vivre dans la bulle requise, lorsqu’on est en ville, c’est fatigant. Je m’en fiche d’être collée aux gens, je ne veux pas qu’on me l’interdise constamment. Je me sens collante, poisseuse – j’ai retrouvé Paris tout gris, puis warm and sticky – et pourtant l’ambiance maladive qui règne n’est pas un motif de dégoût aggravant. Je me sens dégoûtée par mes cuisses en short qui collent au siège du métro, par la pollution qui obstrue tous les pores de ma peau, mais le virus, c’est juste la ville. C’est l’accumulation de biens non nécessaires, d’agitation, de labeur superflu, de flux. Toutes les mesures de distanciation ne changent rien à l’encombrement citadin.

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