Déconfinement, J45 / Paris

L’encombrement dont j’ai parlé hier n’est pas que dans la ville: il est dans ma maison aussi. Cette maison a déjà abrité une autre génération. Toutes ses affaires – celles de ma belle-mère -, toutes celles qu’on a gardées en tout cas, sont à la cave, en bas. Les nôtres sont à cet étage, au rez-de-chaussée, amoncelées. Il y a des vêtements, des livres, des archives, de la vaisselle et du linge de maison et des cahiers et des cartons de souvenirs divers et variés, des lettres, des photos, des billets d’avion et des tickets de métro. Il y a toutes nos vies passées. Je repense à ce qu’écrit Marguerite Duras dans La vie matérielle: “Il y a des femmes qui jettent. Je jette beaucoup. (…) Avant, les femmes gardaient beaucoup. Elles gardaient les jouets des enfants, leurs devoirs, les premières rédactions. Elles gardaient les photos de leur jeunesse.” Il reste, sur le meuble du salon, une enveloppe qui déborde de photos de ma belle-mère. Elle est bébé, enfant sur les premières, puis adolescente. Des clichés en noir et blanc, gondolés par le temps. Je cherche des traits de Céleste, j’en trouve, le nez, la bouche. 

On va quitter cette maison à la fin de l’été. On y aura passé deux ans et demi, dont un mois et demi officiellement confinés, et le reste, pas vraiment confinés, mais presque. C’est une maison fermée sur elle-même, avec deux bâtiments en L qui se regardent et un mur presque aveugle en face. C’est un endroit où ma belle-mère est restée si seule, si isolée, qu’elle en a perdu l’esprit – le lien de cause à effet, c’est moi qui le fais, mais peut-être qu’il est vrai. C’est là qu’on s’est confinés lui et moi, installés ensemble pour de bon après avoir vécu un peu chez moi, un peu chez lui, un peu à Brooklyn et un peu à Paris. J’ai l’impression qu’on va sortir d’un isolement qui a eu du bon et du moins bon – c’est ici qu’on a conçu notre enfant mais c’est ici aussi qu’on s’est rendu fous à remuer des couteaux dans des plaies encore à vif. La maison a contenu tout ça, comme elle avait contenu avant une séparation, et d’autres plaies. It’s okay. Il y a de la place à cet étage et à la cave, il y a de l’espace pour beaucoup de cartons. On va laisser beaucoup d’affaires dans cette maison, et partir plus légers qu’on était arrivés.

Le confinement, celui qu’on a tous vécu, et celui d’Ambroise et moi depuis plus de deux ans ici, nous a appris ça: on a besoin de quoi? Avec quoi on vit? Dans le même passage de La vie matérielle Marguerite Duras écrit: “Dans les siècles qui ont précédé, les femmes avaient pour la plupart d’entre elles, deux à trois caracos, une camisole, deux jupons; en hiver elles portaient le tout sur elles, en été ces vêtements tenaient dans un carré de coton noué aux quatre coins. C’est avec ça qu’elles partaient se louer ou se marier. Maintenant les femmes doivent avoir deux cent cinquante fois plus d’habits qu’il y a deux cents ans. Mais le séjour de la femme dans la maison reste de même nature.” On a touché à quelque chose d’essentiel ces derniers mois, et ces deux dernières années ici lui et moi. Ce que c’est qu’être chez soi, ce qui se joue dans l’espace intime, loin du théâtre des rues et des lieux publics. Là où on est vraiment authentique, où le maquillage s’en va sous l’eau de la douche et où on partage son panier de linge sale. C’est un endroit encombré, mais je suis contente de l’avoir rencontré.

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