
Journée de canicule, le genre où porter un masque dans le métro ou le bus ressemble à l’asphyxie garantie. Je suis sortie avec Céleste pour un déjeuner “en ville”, c’est-à-dire rive droite dans le centre de Paris. Depuis le quartier plus calme et la maison avec jardin où je réside, c’est un périple. Revenir “en ville” après l’isolement relatif du treizième arrondissement, ça a du bon, mais c’est un choc aussi. La pollution et le pollen piquent les yeux, le soleil sur le bitume assomme et les mouvements des passants agressent. Le matin, j’ai parcouru mon livre sur les routines de travail des femmes artistes. Virginia Woolf, après avoir acheté avec son mari une maison de campagne, s’est mise à y vivre la majorité du temps. Comme je la comprends. Ce confinement m’a appris une chose, qu’Ambroise disait déjà avant moi: pour vivre heureux vivons cachés. La ville m’attire toujours, ses lumières le soir, ses cultures, ses langues, ses habits colorés, ses bâtiments neufs ou vieillissants, ses vestiges d’autres temps et son effervescence créative. Je ne veux plus y vivre à plein temps.
Sur le chemin du retour, je fais quelques courses. Des fruits et légumes gorgés d’eau, désaltérants. Céleste s’est endormie dans le porte-bébé, accablée, ses petits sourcils froncés. On arrive à la maison qui est un havre de vert et de fraîcheur au moins visuelle: il y a des plantes, de la terre, un arbre, de vieilles pierres. L’été dernier, enceinte, j’avais acheté via Le bon coin une baignoire ancienne en émail que le vendeur m’avait livrée dans le jardin. C’était en prévision des quelques jours de canicule du mois d’août, mais je m’y suis prise trop tard et la baignoire ne nous a pas servi longtemps. Je n’ai pas non plus accouché dedans – lorsque l’idée de faire naître mon enfant à la maison m’est apparue évidente, il était trop tard aussi et l’hôpital public et la péridurale ont remplacé mes rêves de simili-hippie. La baignoire, donc, posée sur ses pieds en fer forgé, est toujours fièrement installée face à la baie vitrée de notre chambre. Elle a passé l’automne, l’hiver et le printemps là, inutilisée. J’ai dit à Ambroise: ce n’est pas grave, une baignoire, ça sert toujours, tôt ou tard.
L’après-midi s’est terminée dans l’eau glacée. En quelques mouvements prestes j’ai attrapé une éponge dans la salle de bain, déshabillé Céleste et enlevé mes vêtements pour enfiler mon maillot. D’un bras j’ai porté son corps dodu jusqu’au jardin pour ouvrir le robinet et faire glisser le tuyau d’arrosage jusqu’au rebord de la baignoire. J’ai posé Céleste debout et me suis accroupie à côté d’elle pour nettoyer l’émail et enlever les branchages qui traînaient. Puis, une fois le blanc réapparu partout, j’ai posé le bouchon en caoutchouc sur le trou et j’ai regardé l’eau monter sur les petits pieds de mon bébé. Elle a joué avec les feuilles des arbustes à côté et je lui ai coupé un bout d’une branche de menthe. Ca a suffi à l’occuper pendant le temps qu’a duré la baignade. L’eau est montée jusqu’à sa taille; j’ai touché sa nuque pour vérifier sa température; sa peau était chaude comme une baguette sortie du four. Des insectes flottaient à la surface; on n’entendait pas grand-chose sinon le clapotis des petites mains et celui de l’eau sortie du tuyau. Pas besoin de chercher loin; le bon coin, c’était dans notre bain.
