Un bain à trois, à la fraîche. On n’est pas bien, là? Si. On s’est mis en maillot, lui et moi, et on l’a découchée et déculottée. Elle est restée debout dans l’eau entre nous. On s’est raconté nos journées. On s’est demandé si les voisins nous voyaient, ce qu’ils en pensaient, de ce cow boy avec ses deux cow girls qui profitaient de l’heure dorée dans une baignoire en émail blanc. On a savouré le moment: il le faut, on se dit souvent carpe diem mais on oublie et on laisse filer la vie. Nous trois, on sait, surtout dans cette maison-là, que la vie file rapidement. On perd encore beaucoup de temps, pourtant. Prendre un bain, ce n’est pas écologique, certes, mais ça fait du bien à l’écosystème sensoriel et émotionnel. Prendre le temps. Rester assis les jambes repliées, ne pas bouger, se concentrer sur les picotements de l’eau froide sur la peau échauffée par le soleil et encore moite il n’y a pas longtemps, regarder les insectes dériver, essayer de les extirper. Avant de rentrer dans le bain j’ai nettoyé l’eau, qui datait de la veille, avec la passoire qui sert d’habitude plutôt pour les épinards. Des insectes au lieu de feuilles vertes.
On va déménager à la fin de l’été. Où la baignoire va-t-elle aller? Peut-être que cet objet est une promesse d’enracinement encore plus forte pour nous qu’une signature en bas d’un registre de mairie. Elle signifie: on va prendre des bains tous les trois à l’avenir, cette baignoire, on va la remplir, on va peut-être même faire des travaux de plomberie et y connecter une évacuation et un robinet. De la plomberie! Voilà un signe d’engagement dont on ne parle pas si souvent. En attendant, la baignoire est posée dans le jardin, incongrue et jolie, plus signifiante qu’il n’y paraît. Ambroise souvent me dit: tu interprètes trop les choses. Peut-être que lui n’interprète pas assez. Il me croit, on me croit peu engagée dans la vie, flottante, éthérée, détachée. C’est sans compter sur mon goût pour les beaux objets. Souvent, quand j’envisage de tout plaquer, je pense à ma vaisselle. Il y a beaucoup de choses dont je me suis débarrassée lorsque j’ai eu envie de déguerpir – des vêtements et même des livres – mais la vaisselle, ça, jamais. Une collection accumulée, trimballée, emballée, déballée au fil des années.
La baignoire posée là, en face de moi dans ce jardin, est le plus gros objet que j’aie jamais possédé. Elle a détrôné le canapé rose de deux mètres que j’avais acheté avec mon premier gros chèque d’auto-entrepreneuse. Elle pèse plus que tous les livres et toute la vaisselle additionnés. Elle a besoin pour fonctionner, pour atteindre le plein épanouissement de son être, de fixité, d’immobilité, de stabilité. Elle ne peut pas être déplacée au gré de lubies ou d’envies ou de caprices, mise dans une valise et emportée de l’autre côté de l’océan. Elle est, peut-être autant qu’un enfant, un engagement, et un embourgeoisement. Elle signifie: on va s’installer, on va prendre le temps de se baigner de temps en temps, on va prendre soin de nos corps et se faire le cadeau d’un certain confort. On pourrait dire que c’est indécent, que ce n’est pas le moment. Au contraire: je crois, moi, que le confinement nous a appris ça. Lorsqu’on a le luxe de pouvoir prendre soin de soi, il faut commencer par là. Si l’on peut s’enraciner suffisamment pour avoir une baignoire, il faut saisir cette chance, et se faire cette promesse.
