
Si le grain ne meurt, il demeure seul; s’il meurt, il donne beaucoup de fruit. On a vu cette phrase écrite sur un mur de calcaire maçonné à 20 mètres sous terre, c’est-à-dire 65 pieds, là où on n’enterre pas d’habitude les cadavres mais plutôt les squelettes, ceux des cimetières surpeuplés de Paris. On est allés visiter les Catacombes de bon matin tous les trois. Pourquoi pas? On avait eu envie d’y aller le week-end dernier mais il fallait réserver à l’avance, et il était trop tard pour la journée. Ambroise étant choqué que je n’y sois jamais allée, on a résolu de réserver. Hier, on en a reparlé: était-ce vraiment une bonne idée d’aller s’enfouir dans les entrailles de Paris parmi les squelettes et les stalactites au lieu de profiter de notre samedi? J’ai insisté et pris les billets durant mon insomnie matinale. Je suis partie devant en laissant mes deux équipiers jouer sur le tapis, et j’ai profité de mon quart d’heure de solitude (l’équivalent pour les mères du quart d’heure de célébrité: une occasion rare à ne pas manquer) pour aller m’enfiler un verre de fruits pressés au café.
Après les Catacombes, on avait prévu une deuxième visite, pour laquelle la réservation était obligatoire aussi. Ca appartenait à la même catégorie, mais dans un autre style, puisqu’il s’agit de la maison de retraite où vit la mère d’Ambroise. Sa chambre est en réalité géographiquement opposée aux ossuaires qu’on a visités : elle est 20 mètres au dessus du niveau de la terre, au dernier étage, celui qui est fermé de l’intérieur. C’est l’étage de ceux dont les corps sont bien présents mais les esprits plus tellement. On ne sait pas où ils sont partis se promener. Celui de la mère d’Ambroise, j’ai ma petite idée; je crois qu’il est par ici, dans cette pièce où j’écris, ou bien peut-être dans celle où je dessine, ou alors même dans celle où Céleste prend son bain et où est installée la machine à laver. Son esprit se promène dans le jardin, il se niche dans le figuier et salue le poisson dans son bassin. Une chose est sûre, il n’est pas dans sa tête. On l’a encore constaté. On lui a dit: regarde, regardez, c’est Céleste. Elle est restée prostrée, les yeux aussi vides que les crânes entassés de la matinée.
C’était une journée thématique. En sortant de la maison de retraite, on est passés à la brocante pour se changer les idées. Sur la table, Ambroise m’a désigné de gros volumes à la couverture noire brillante. L’intitulé de la série: Parapsychologie; les titres: Hypnose, Réincarnation, Pierre Philosophale, et autres promesses passionnantes. Comment résister? 1€ pièce, l’affaire du siècle. J’ai tout acheté. On les a rapportés à la maison en vitesse puisqu’une troisième visite nous attendait pour conclure en beauté cette journée entre vie, trépas et ce qu’il y a au-delà. Le musée Maillol a une exposition qui s’appelle Esprit, es-tu là? En découvrant les salles j’ai raconté à Ambroise les histoires de mes grands-mères qui toutes les deux étaient coutumières des tables tournantes et des plateaux de oui-ja. Ca marche, tu sais, elles me l’ont dit et je les crois. Ambroise, d’habitude, est un rationaliste, mais là, je ne sais pas pourquoi, il avait l’air à deux doigts de me proposer une séance séance tenante. Je lui aurais sans doute répondu: Pas besoin de guéridon pour communiquer avec l’esprit de la maison.
