
Reconfinement, J-2 / Main dans la main
On vit vraiment une drôle d’époque, chantaient Elli et Jacno il y a quarante ans maintenant. Est-ce que leur époque était plus drôle que celle d’aujourd’hui? Drôle au sens propre, rigolote? Drôle au sens dérivé, chelou? Drôle vient de la même racine que troll, le saviez-vous? Quelle que soit la définition qu’on choisit, moi, à la fin, cette époque me donne envie de dire comme Elli, Tous ces gens, moi je m’en fous, Viens dans un coin, oublions tout, Embrassons-nous. Je sais que c’est mal vu, qu’on est censés être sages, responsables, porter nos masques, je sais que la ligne est fine entre la liberté individuelle et l’égoïsme, mais quelle bizarrerie de se dire que pour le bien-être commun il faut s’éloigner de son prochain et qu’avoir envie d’embrasser tout le monde comme du bon pain c’est aussi toxique que faire l’amour sans préservatif dans les années 90. On n’est même plus choqués par l’omniprésence des “gestes barrière”, cette oxymore qui signifie en fait: Haut les mains! Pas un geste! Je vous arrête! Restez là, immobile et coi, confiné, et tout ira bien.
Alors voilà, on risque d’être “reconfinés”, de se taper une hibernation forcée en cette saison où rien ne vaut un bol de cacahuètes graisseuses en terrasse d’un café, une belle omelette aux champignons baveuse partagée à même l’assiette, et une partie de jambes en l’air sous la couette. En cette période de dépression saisonnière, de ciel gris et de nuit infinie, il faudrait accepter de s’isoler, d’ériger encore plus de barrières. Il faudrait ne pas lutter, accueillir l’abandon, le renoncement, le lâcher prise comme disent les livres et les articles de développement personnel que je lis comme si ma vie en dépendait (et peut-être en dépend-elle, en fait). Alors ok. Il faut qu’on arrête de vouloir tout savoir, qu’on accepte l’ignorance – mais pas le désespoir. On ne sait pas à quelle sauce on va être mangés, et même lorsqu’on le sait, ça peut changer. Il faut s’adapter, comme les yogis. Les années 80, celles de Main dans la main, étaient une période de toute-puissance et aujourd’hui on en vit une encore, bien gratinée aussi. Et nous voilà punis de s’être cru tout permis.
Punis? Tu parles d’une yogi! Merci pour l’idéologie judéo-chrétienne, Hélène! Eh oui, je n’ai pas été comme notre figure présidentielle biberonnée par les Jèzes sans garder de séquelles – ou peut-être de stigmates, même. Cette pandémie, c’est le châtiment du ciel! Ou le hasard? Quoi qu’il en soit, c’est bizarre. On a internet, le world wide web au nom aussi grandiloquent que terrifiant, la gigantesque toile d’araignée grâce à laquelle on peut savoir avant nos amis mexicains ou nos cousins du bas-Rhin qu’un tremblement de terre a eu lieu chez eux… Et pourtant on se retrouve démunis face à un fléau invisible, en guerre contre un ennemi aussi inique que la bombe atomique. L’âge atomique, c’est une autre chanson d’Elli et Jacno sortie la même année. On dit que tout va sauter, oui ça nous fait rigoler, Moi je ne veux pas mourir, je ne sais pas vers où courir, Y’en a qui jouent les martyrs, d’autres ont peur de se salir… J’interromps Elli pour écrire: et si c’était drôle, de perdre le contrôle? Je crois qu’on mentirait de dire qu’on n’y trouve pas un chouïa de plaisir.
