Reconfinement, J1 / Someone like you

Reconfinement, J1 / Someone like you

Dernière soirée de liberté hier passée avec une de mes tantes dans un troquet de son quartier. Toutes les tables étaient occupées, sauf celles que le patron avait bloquées pour la sacro-sainte distanciation sociale. On a mangé un filet de daurade et une salade César banales mais qui avaient un goût d’autant plus divin que c’étaient les dernières avant l’avent. Quand le monde revivra “comme avant”, ce qui ne veut plus dire grand-chose en fait, on sera entrés direct dans ce qu’on nomme la période des fêtes. Céleste pleure et agite la main d’un air mélancolique en voyant se fermer la porte de l’immeuble de ma tante Dominique. Je décide de marcher pour savourer cette dernière nuit sous le ciel de Paris. L’effervescence générale est contagieuse et j’ai l’impression d’avoir quinze ans lorsqu’on rentrait de boîte à pied – faute d’autres moyens – à cinq heures du matin. A 21h06, panique: les rues se sont vidées d’un coup et je suis partie dans le mauvais sens. La bonne mère de famille se réveille et monte dans un bus fissa. J’arrive juste avant 22h, épuisée et en nage, avec le sentiment d’avoir vécu super dangereusement.

Ce matin, première sortie avec attestation. Je décide d’aller faire mes courses de première nécessité (du pain et de la brioche) le plus loin possible de chez nous pour faire d’une pierre deux coups. C’est bien connu, les Français sont filous. Qu’on leur donne de la brioche! La place de la République est presque déserte sauf quelques vélos qui filent vers des destinations inconnues. Je spécule avec Céleste, muette dans sa poussette. Qui sont ces quidams? Juste avant de tourner à gauche vers les effluves chauds des viennoiseries, je vois passer un type dont la tête sub-masque ressemble fort à celle d’Emmanuel Carrère. Au diable la brioche: je le suis. Il s’arrête pour regarder quelque chose sur son téléphone d’un air perdu. Je l’alpague et lui dis trois mots qu’après coup je trouve idiots. Une fois rentrée, je grignote ma brioche en zonant sur Internet. Une page qui s’appelle “Loi de l’attraction” me prévient: Chaque personne que vous croisez sur votre chemin est une pièce du puzzle qui mène à votre bonheur. Un écrivain? Ok, Loi de l’attraction, merci, le message est clair: Confine-toi devant ton ordinateur et écris. 

Le soir, Ambroise rentre du bureau où il vient de boucler un projet. Je lui dis: J’ai lavé ton jogging spécialement pour demain. Il semble sincèrement ravi. Il sort avec Céleste et je profite d’un rare moment de solitude dans l’appartement pour prendre un bain. J’écoute Someone like you d’Adele en chantant à tue-tête. Ca parle de nostalgie pour un amour fini ou en tout cas dont les glory days sont derrière lui. Sometimes it lasts in love but sometimes it hurts instead. Je pense à ma voisine qui est venue boire un thé et avec qui on a discuté des amours compliquées et des passions terminées. Je suis interrompue dans mes réflexions par mes deux compagnons qui rentrent avec de quoi préparer un risotto aux courgettes, aux poireaux et aux champignons. Chacun vaque: le chef cuisine, Céleste joue, j’écris ici. On se régale. Une fois la petite endormie, je montre à Ambroise ma trouvaille d’hier dans un dépôt-vente où j’avais un crédit: un gigantesque pull-over en laine chinée, super cosy, spécial confi. Il s’esclaffe, et m’annonce qu’il m’a acheté de la glace à la pistache. Peut-être bien qu’on est à notre place.

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