
Le printemps à Paris – et encore et toujours le confinement. Il y a un an j’avais fêté l’équinoxe avec Céleste à Central Park où on avait croisé quelques masques; ce matin on est sorties au jardin Villemin où je ne me suis démasquée que pour manger un peu de pain. Ca paraît si loin, à la fois New York et cette époque. En arrivant à Paris depuis Royan il y a dix jours, dans le train, j’ai pensé au sida soudain. Depuis – et c’est peut-être insensible, déplacé, indécent de les comparer, sans doute qu’il faut tempérer en disant “toutes proportions gardées” – je me suis souvent demandé si le sars-cov-2 était le vih de ce 21ème siècle naissant. On en a encore pour combien de temps? Mystère. Les premiers temps du sida, les gens croyaient aussi que ça ne durerait pas. Dans le film 120 battements par minute, les manifestants crient dans les haut-parleurs: “Nous vivons le sida comme une guerre invisible aux yeux des autres. Nous nous battons contre ceux pour qui l’épidémie est une aubaine car elle tue depuis plus de dix ans dans l’indifférence générale. Ensemble, nous pouvons unir nos forces pour résister à l’épidémie et aux problèmes sociaux qu’elle engendre.” Same same, but different.
Oui, le covid est différent: il ne tue pas les mêmes, pas les “gens en H” comme dit un personnage de Clèves, le roman de Marie Darrieussecq que je le lis en ce moment. Les “gens en H” sont les homosexuels, les Haïtiens, les hémophiles et les héroïnomanes. Le personnage explique ça à sa fille, et puis il se corrige: en fait, le sida tue tous les gens qui baisent. Le covid, donc, n’a pas la même cible. Il tue plus indifféremment, pas besoin même de baiser pour être tué, mais il tue aussi les plus faibles. Il est aussi peu voué à la justice sociale qu’un Zorro ou un Robin des Bois transformé en anti-héros. Je repense à la phrase de Kim Kardashian postée sur les réseaux sociaux avec une photo, et infiniment reprise et détournée tellement ce qu’elle disait était risible, absurde, choquant. “After 2 weeks of multiple health screens and asking everyone to quarantine, I surprised my closest inner circle with a trip to a private island where we could pretend things were normal just for a brief moment in time.” Elle ajoutait, avec un peu de conscience, qu’elle se rendait bien compte de son privilège immense. Quand même. Tout était dit. En temps d’épidémie, on peut acheter la sécurité. A quel prix?
Dans le journal, je lis une interview de Corinne Masiero, qui s’est dénudée aux Césars pour protester contre la fermeture des théâtres. Elle dit elle aussi que l’épidémie, celle-ci, celle qu’on vit, est une aubaine, puisqu’elle fait le tri. “C’est quoi le but du fascisme? C’est d’empêcher les gens d’ouvrir leur gueule, c’est de faire Big Brother, et chacun chez soi; or, on ferme sa gueule et c’est le couvre-feu. C’est quoi, la différence?”. Dans une autre interview, elle dit que sa force, c’est d’être moche, populaire et vulgaire. La France entière, celle des média en tout cas, lui est tombée dessus après sa performance. Une femme ménopausée, à oilpé? Des slogans mal orthographiés écrits de travers sur sa peau fripée? Le contraire de l’image contrôlée de Kim K. Je ne sais pas quoi conclure de tout ça, sinon de dire comme NTM qu’on est encore là. Je suis encore là, au milieu de tout ça, pas vraiment au milieu mais derrière un écran, derrière un masque rose que m’a offert le père de mon enfant, et jamais l’envie de me démasquer ne me quitte, pas plus que celle de baiser sans la médiation du plastique entre chatte et bite. C’est la fin de l’hiver, mais encore et toujours, on sort couverts.
