
On a atteint la mer! Aujourd’hui, pas hier. Deux jours de respect du tableur Excel de l’itinéraire avant que je décide d’y déroger. J’étais en train de faire mes longueurs hier matin dans la piscine de Jacqueline quand Ambroise est arrivé et m’a dit, Si tu veux on reste ici encore une nuit. J’ai dit, Non, non, hors de question, le tableur a parlé, on n’a pas le droit de changer. J’ai résisté, résisté toute la journée avec rigidité. Le barrage du contrôle a fini par lâcher d’un coup pendant ma session natation de l’après-midi.
Alors que je comptais obsessionnellement les allers et retours pour arriver à mon kilomètre et demi, Raphaèle, une résidente du gîte devenue ma copine, m’a demandé du bout de la piscine, Hélène! Tu as lu Eat Pray Love? J’ai dit, Oui! Et toi tu as lu Wild? Ce sont deux récits de voyages initiatiques écrits par des femmes. Wild est celui de Cheryl Strayed qui, à vingt-six ans, après un deuil, un divorce et une phase héroïnomane, se lance sur le Pacific Crest Trail, un chemin de randonnée entre la Californie et l’Oregon.
Quand j’ai prononcé le titre du livre, l’eau de la piscine est rentrée dans ma bouche, et la dernière phrase de Wild (spoiler alert), dans ma tête. “How wild it was, to let it be.” Pas de la grande philosophie, m’étais-je dit en la lisant il y a deux ans, armée de mon bouclier de khâgneuse prétentieuse. Ces huit petits mots, pourtant, vivent dans mon cerveau depuis. How wild it would be, to let go. How wild it would be, to go with the flow. Hier le flot du sang mensuel sauvage m’a envahie, et j’ai retenu férocement celui de la vie.
Après l’interruption intempestive de Wild, j’ai continué à nager, mais sans compter. Les vannes avaient lâché. C’est ainsi que j’ai dit, à contrecœur, à mon tableur d’aller se faire voir ailleurs. Le soir, j’ai pensé que c’était une grave erreur. Spoiler: eh non! Pour ceux qui comme moi sont si confortables dans le contrôle, la vie en van est une leçon. Ce soir la mer, celle au bord de laquelle est née ma mère, a détrôné la piscine de Jacqueline. Pas de longueurs. Elle m’a secouée, lavée, portée, salée, et a recommencé. Bonheur.
