
Entre la mer et les collines vertes et noires de Scauri, on a bien réfléchi: même si ça paraît loin et absurde vu d’ici, on reprend le chemin de Paris. Un peu plus tôt, dans l’eau, j’ai ouvert les yeux pour voir ce monde immense dont d’habitude on oublie vite l’existence. Les algues, les coquillages, les rochers, les poissons et les crabes. Je me suis dit: quand tu seras revenue à ta routine citadine, souviens-toi de la vie sous-marine. L’odeur de soufre si forte qui souffle partout ici, je veux la garder avec moi elle aussi.
Une raison de retourner à la maison: j’ai épuisé mes livres. Tous ceux qui me restent parlent de la Grèce. Le dernier que j’ai lu, un roman, est l’histoire d’un type dont la vie est bouleversée lorsqu’il entend parler de la performance artist Marina Abramovic. Ça parlait des Balkans. J’ai regretté encore une fois qu’on n’y soit pas. L’Europe de l’Est est presque un continent différent. Moins de limites. Dans sa jeunesse, Marina A a passé douze ans dans un van Citroën avec Ulay, l’artiste allemand qui partageait sa vie.
Quasi cinq semaines qu’on est partis. Je ne sais même pas si on tiendrait trois mois, alors douze ans! Certes, c’est différent avec des enfants. On veut leur donner de la liberté, mais sans danger. On est dans un bar sur le port, un DJ passe de la musique et l’ambiance est plus festive que familiale. Les enfants courent partout dans la lumière bleue entre chien et loup. J’essaie de ne pas leur crier « Attention! » toutes les dix secondes. Atlas a glissé, s’est relevé. Céleste est tombée, a pleuré. J’ai paniqué.
On est rentrés au van. J’étais inquiète mais Céleste a repris du poil de la bête. Elle s’est s’endormie avec son frère en écoutant une histoire de licornes. Où qu’on aille, certaines choses sont pareilles. À partir de rien, on recrée le cocon habituel. La vie radicale de Marina Abramovic dans son van des années 80 semble loin. Pourtant, ce sentiment nous rassemble: celui d’être ensemble, moins en société, et moins en sécurité. Le confort d’une maison a du bon. Savoir qu’on réussit à s’en passer est une libération.
