
La vie en van s’éloigne et me manque tant qu’à la librairie tout à l’heure, j’ai acheté un roman sur une femme qui vit… dans un van. Le livre m’est apparu quand je suis entrée, il s’intitule Shamane, et j’ai appris que l’auteur aussi vit de façon nomade dans un camion. Je me suis sentie moins seule subitement et, portée par ce sentiment, je l’ai saisi sans même vérifier si le style me plaisait ou non. J’ai commencé à le lire sur la rive du lac où on a emmené les enfants se baigner, parmi les vacanciers et les habitants de la vallée.
Chaque chapitre est composé d’une seule phrase, telle une transe, et cet effet bizarre ne m’a pas dérangée car ça dit la continuité. Quand on roule, comme quand on marche, les idées s’enchaînent différemment, elles se succèdent plus rapidement qu’immobile. L’auteur vit seul dans son fourgon donc il n’écrit pas en roulant, mais moi qui l’ai fait j’ai constaté que c’était un fondu enchaîné. Depuis que je suis fixée en un point, surtout un point familier, les mots viennent plus lentement et les pensées sont plus hachées.
Ambroise à côté de moi me signale qu’il est temps d’arrêter d’écrire car le road trip est fini – sauf si je veux aller dormir dans le van? Je lui réponds que c’est tentant mais que l’idée de tout déplier pour installer le lit me rebute: chassez la paresse, elle revient vite! Je me suis surprise à penser “il faut que tu te douches”, alors que durant cinq semaines les baignades étaient mon unique hygiène. Mon esprit se réinsère dans les conforts sédentaires aussi vite que mon corps dans les draps frais de la maison de ma mère.
Je poursuis ce journal quand même jusqu’à vendredi car c’est le jour où on reconduira le van en Bourgogne, où il réside d’habitude. D’ici là, je profite de tout ce que je n’ai pas eu pendant le voyage: des siestes dans un lit avec mon fils, des dessins avec ma fille. Je prévois de préparer un clafoutis demain pour accueillir mes parents et mon frère et son mari qui arriveront en fin d’après-midi. Petit à petit, je me réinsère, certes, mais dans ma tête je suis avec la shamane de mon livre et sa fourgonnette, seule et libre.
