Vanlife J3

Je nage dans la piscine parmi les insectes et les montagnes, après une promenade jusqu’au col de Saint-Ange. La vue était époustouflante. On a prévu de partir aujourd’hui, alors je rate le déjeuner pour prendre le temps de nager, lire et lézarder. En van, les départs font partie du voyage. Je m’y fais, je m’exerce, mais ça reste une résistance. Les arrachements, j’ai ça dans le sang – la révolution russe, les pogroms et la guerre d’Algérie ont traversé mes ascendants. 

Alors que je nage, pensive, une voisine – qui dort chez Benoît – s’installe au bord de la piscine. Elle écrit dans son cahier, moi dans le mien. On parle de nos livres, et de fil en aiguille, de nos familles. Elle aussi a l’Algérie comme heimat et terra incognita. Son arrière-grand-mère, exilée en France après le décret Crémieux, disait qu’elle était contente d’être partie. La voisine me dit: c’est une manière de sublimer le récit. Il en faut, du sublime. Je ne regrette pas d’être allée à la piscine. 

On roule vers la Camargue à travers les Baronnies Provençales: des collines vertes, des petits villages, des cigales. Ça donne envie de tout plaquer pour devenir ébéniste ou potière ici. Le cousin chez qui on a dormi est agriculteur; quand je l’ai connu, il était banquier d’affaires. Tout est permis dans ce pays de cocagne. Vers le Mont Ventoux, on achète des fruits. Les abricots sont des cadeaux: moelleux, juteux, sucrés et acides juste ce qu’il faut. J’en prends une livre, non, un kilo.

En sautant du van pour acheter les fruits, je m’aperçois que je porte encore une nuisette de la brocante, enfilée à la hâte après la piscine. Je me change sur la route. La robe que j’enfile vient aussi de la brocante: longue, légère, cousue main dans un coton très doux aux rayures arc-en-ciel, elle me va comme un gant et coûte 5 euros. Je vis pour ce genre de miracle. On écoute Doris Day chanter Que sera sera: Will we have rainbows, day after day? On dirait que oui. 

Plus rare encore qu’un arc-en-ciel: on a vu des flamants roses dans les salins de Camargue, sous un ciel assorti. La route est longue et le conducteur fatigue, mais il nous a promis la mer avant la tombée de la nuit. C’est une course contre la montre, et on arrive à temps. On est au bout du monde, dans une immensité de sable, d’eau et de firmament orange, bleu et rose. Ah oui, je vis aussi pour autre chose: dormir sur la plage. On va se coucher bercés par le mistral. 

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