
Heureusement que j’ai de bonnes compétences au jeu de Tetris, aiguisées sur la Game Boy de mon frère et dans mon four à céramique. On dort encore à quatre sur le lit du bas, alors pas le choix, on s’imbrique. Le problème n’est pas le mistral, cette fois, mais la maréchaussée marseillaise qui, si elle n’a pas de chats plus dangereux à fouetter, pourrait nous arrêter. On est garés en ville, près de la maison des amis chez qui on a dîné. Toit ouvert, le van serait moins discret.
Je me suis réveillée avant 6h, comme saisie par un jetlag. Impossible de me rendormir. J’ai envisagé un scénario: sortir voir la mer, me baigner, lire et écrire sur la plage ou les rochers, aller au café, et finir la promenade à Empereur, comme l’appellent les Marseillais. Je n’ai rien fait. Et puis au bout de deux heures à revisiter les combinaisons de Tetris, je suis sortie. J’ai descendu la rue jusqu’à la mer, marché un peu sur la corniche, et là, à Passédat, vu les rochers en contrebas.
Passédat est le nom d’un entrepreneur marseillais (d’adoption) qui a acheté au début du siècle dernier une villa sur la corniche Kennedy, pour en faire un restaurant. C’est le Petit Nice, transformé en hôtel de luxe par son fils, et qui appartient aujourd’hui à son petit-fils. L’hôtel est un 5 étoiles et le restaurant a 3 étoiles au guide Michelin, mais les rochers que l’ensemble surplombe sont à tout le monde. Je suis descendue, ébahie de ma chance, par un petit escalier.
Comme souvent, avant de plonger, il m’a fallu du temps. J’ai imaginé tous les scénarios catastrophe possibles – je vais glisser sur les rochers, la mer va me fracasser dessus ou alors m’emmener – avant d’éteindre mon cerveau. Hop, à l’eau! Et comme souvent, non, comme toujours, c’était la meilleure chose qui soit. Oh la la! Le soleil qui scintille à travers la mer translucide quand on est sous l’eau. Il n’y a rien de plus beau. J’ai nagé avec un sourire extatique scotché.
Dans la mer il y avait quelques baigneurs. Au loin, un homme avec son chien dans une bouée m’a fait rire de bon cœur. Sur les rochers, un autre, qui avait une prothèse sur la jambe mais aucune dans ses dents manquantes, a surveillé mes affaires. Un copain l’a rejoint plus tard. Ils étaient hilares. J’ai lu et écrit un peu et me suis rhabillée à côté d’eux, réjouie moi aussi sans limite. À Empereur j’ai trouvé de la corde, un bilboquet, un jeu de pétanque et une blouse de sculpteur.
