
On s’est endormi au clair de lune sous les eucalyptus, au son des vagues toutes proches. Au son aussi d’une rétrospective musicale des années 80 et 90, jouée par un groupe de reprises, au loin sur la baie, dans un camping. Ça rendait la scène, a priori romantique, moins idyllique. En fait, tout était parfait, y compris la version massacrée d’Amore disperato, de Nada, une de mes chansons italiennes préférées. Je l’ai fredonnée en allant faire une balade nocturne dans les fourrés.
C’est ça la vie en van: le lâcher-prise. Tout lâcher, jusqu’à ce qu’il ne reste que l’essentiel. D’ailleurs, je trouve le van trop équipé. Je n’ai pas besoin d’un évier, d’une douchette pour la vaisselle, pour me laver, d’un tiroir pour ranger les couverts. Je ne jouis même pas d’un tel luxe à Paris, où les couteaux, fourchettes et cuillers vivent en vrac dans une caisse. Aujourd’hui, on retourne en ville, après une semaine de vie sauvage. Je sais que je me réacclimaterai, et je n’ai pas hâte.
Entre mon réveil à l’aube, avec les rayons brûlants et orange du soleil derrière la mer, la baignade sur la petite plage de galets avec les enfants, et l’arrivée à Cagliari, j’ai perdu mon livre. Dommage, il était beau et bien écrit, et se passait en Italie. Je ne saurai pas pour l’instant la suite de l’histoire d’Elena et Lila, les deux amies de Napoli dont Elena Ferrante raconte la vie. La possibilité de l’acheter en italien me traverse l’esprit. Il faudrait une librairie ouverte durant le déjeuner.
À Cagliari, on revient à la civilisation: un délicieux déjeuner de poisson dans un restaurant, une basilique catholique et une église orthodoxe, et – surprise! – une exposition sur Letizia Battaglia, dont on avait déjà admiré le travail à Arles. Elle fait ses débuts en tant que reporter à Palerme, et photographie à contrecœur les cadavres des morts de la mafia. Petit à petit, son objectif s’adoucit. À la fin de sa vie, elle met en scène des femmes nues, dans la neige ou sur la plage.
Dans une vidéo, Letizia Battaglia dit: « Mon désespoir, c’est-à-dire mon désir, a été la recherche de la liberté et de la beauté ». Je sais combien cette quête peut être sans fin. En van, on court chaque jour après plus de beauté, plus de liberté. La plus belle plage, le paysage le plus paradisiaque et sauvage. Pourquoi on ne se rassasie pas d’un endroit? On quitte Cagliari en fin d’après-midi sous un ciel menaçant magnifique, pour passer la nuit vers un étang où vivent des flamants.
