L’accordéoniste du RER B n’étant pas en partance pour New York, j’ai eu recours à Spotify pour prolonger l’ambiance musicale une fois arrivée à CDG. «C’est payé balayé oublié je me fous du passé» avais-je envie de fredonner en poussant mon chariot à travers le terminal A, prête à dégainer dès qu’on me le demanderait mon aller simple pour le nouveau monde.
– Il est où votre retour ?, me demande aussitôt le préposé d’XL Airways à qui je montre la confirmation d’achat datant d’il y a deux jours (eh ouais je suis comme ça moi, carpe diem et caetera)
– J’en ai pas, c’est un aller simple pour le nouveau monde, réponds-je en me rengorgeant
– Ah bah je peux pas vous laisser vous enregistrer, qu’il me dit sans avoir l’air de rigoler
Dans ce genre de situation mieux vaut dire la vérité : j’ai donc tranquillement expliqué au quidam qu’en fait il n’avait pas à s’inquiéter, puisque le 15 juillet je serais dans un Greyhound bus en direction du Canada pour aller marier mon amie espagnole avec son fiancé zimbabwéen à Niagara-on-the-Lake (à ne pas confondre avec la cascade du même nom). C’est là que j’ai appris à mes dépens que ni les transports routiers ni les pays frontaliers ne comptent pour quoi que ce soit aux yeux du département de l’immigration américain dans sa lutte contre les clandestins. Je ne me suis pas départie de mon calme pour autant et c’est au prix d’une négociation pied à pied suivie par tous les passagers, et d’un billet acheté depuis mon iPhone, que j’ai réussi à monter dans l’avion.

L’avion d’XL Airways, donc, qui contrairement à ce qu’on pourrait redouter ne ressemblait pas trop à celui de Flagada Jones : si le pilote avait trouvé son permis dans une pochette-surprise il s’est tout de même débrouillé pour nous épargner un amerrissage improvisé sur l’Hudson. La chef de cabine qui s’appelait Christelle Gros n’avait rien à envier aux pépées bien roulées d’Air France ; quant au steward en chef, la voix de Marcel Béliveau dont il était doté n’a fait qu’ajouter un élément de rigolade bon enfant à un trajet plutôt barbant. Les sièges étaient de taille normale et si la plupart de mes voisins faisaient un bruit de ronflement en respirant on ne peut pas vraiment blâmer XL Airways pour autant.
La sélection de films valait presque celle du cinéma de Saint-Gervais, ce qui m’a permis d’avancer dans mon bouquin, et le highlight du plateau-repas était un bol de carottes râpées bien meilleures que les hors d’œuvres bizarres inventés de toutes pièces par les chefs de British Airways. Ayant dédaigné l’ignoble crème dessert au chocolat j’ai bénéficié d’un traitement de faveur grâce au steward qui me draguait à coup de barres de céréales glissées sur mon plateau en loucedé. Pas de risque de gueule de bois ou de voisin bourré chez XL, qui fait payer l’alcool à ses passagers. Je m’en suis donc tenue aux verres d’eau dont m’abreuvait le steward zêlé, ce qui m’a évité l’habituel assommoir alcoolisé des trajets long-courrier.
Après un atterrissage – littéralement – plein de rebondissements et malgré le décalage horaire je suis arrivée avec l’énergie d’une pile électrique à JFK. La file d’attente pour l’immigration était beaucoup moins longue que la dernière fois, grâce à de nouvelles machines self-service dans lesquelles on pouvait scanner ses doigts et se faire tirer un portrait spécial du type «lapin pris dans les phares d’une voiture». Ces formalités accomplies je me suis dirigée munie de mon ticket vers un guichet où un blondinet en forme de barrique devisait avec ses collègues sur le thème de leurs parfums de pop-corn préférés. Tel Candide j’ai répondu à ses questions par la vérité («2 mois et demi», «2 mois et demi», «3 mois») et je ne peux pas dire que j’ai été très surprise lorsqu’il m’a demandé de le suivre.

La pièce où il m’a dit de m’asseoir était pleine à craquer de famille d’Hispano-Américains et d’Asiatiques en transit – inch’Allah – vers l’Amérique. Une version réduite d’Ellis Island en quelque sorte, dans laquelle par curiosité j’étais plutôt contente de figurer. Cette excitation de la nouveauté s’est pris une douche froide sous la forme de l’air triomphal du gros-plein-de-soupe qui, en remettant mon passeport à son collègue assis derrière un bureau, s’est vu féliciter comme si on était à la CIA et qu’il venait de débusquer le fantôme de Ben Laden. «Good work, man», ce à quoi il a répondu d’un hochement de tête satisfait. J’étais toujours relativement zen mais je dois avouer qu’une envie fugace de l’égorger m’a traversé l’esprit.
Le collègue a rangé mon passeport dans une pochette transparente rouge qu’il a glissée dans un porte-documents devant lui. Toutes les autres pochettes étaient jaunes ou vertes. Avant de commencer à hyperventiler je me suis dit, ÔM SHANTI SHANTI ÔM, pas de panique c’est un hasard, certes ce code couleur ressemble furieusement à celui des feux de signalisation ou des gommettes qu’on reçoit sur ses dessins à la maternelle mais ça n’a sûrement rien à voir. J’ai rapidement réfléchi au contenu de mon sac au cas où une fouille systématisée de son contenu s’ensuivrait, et imaginé en riant sous cape le rapport du préposé à ses supérieurs :
Avons arrêté in extremis immigrante illégale cherchant à faire rentrer sur le sol américain les marchandises suivantes: collection de livres obscurs dans un langage inconnu, tongs à imprimé pastèque et sandales compensées à imprimé palmier, livre en anglais intitulé «Dix jours dans un asile de fous», collection de cahiers remplis de réflexions sans queue ni tête dans un langage inconnu, trois mètres de tissu wax rose et jaune, assortiment dépareillé de bics et de stylos pour la plupart desséchés, paquet de sucre de coco, sac à dos en lurex multicolore, boîte de tisane ornée de marmottes et robe bleue sur laquelle est imprimée en doré une carte de l’archipel d’Hawaï.

Bon, entre deux ricanements je me suis aussi imaginée avec tout ce barda dans l’avion repartant pour Paris, et j’ai revu le visage réjoui du steward qui m’avait dit en me voyant partir « à bientôt » – sans doute sans penser à mal mais je l’ai quand même un peu maudit. Pour me changer les idées et relativiser mes problèmes j’ai sorti mon livre sur Van Gogh le suicidé de la société, et j’étais plongée dans des réflexions sur les affres de la vie d’artiste lorsqu’un type derrière un guichet tout au bout de la pièce a écorché mon nom pour m’appeler.
Autant dire que je n’avais pas vraiment fait ce qu’on m’a recommandé plusieurs fois, c’est-à-dire préparer dans ma tête plein de bobards tout prêts adaptés aux questions que les légendes urbaines des immigrants clandestins rapportent. J’ai opté pour une honnêteté de principe mais surtout de pragmatisme : avec ma capacité à rougir de façon intempestive je risquais de me faire griller en moins de temps qu’avec le détecteur de mensonges le plus perfectionné du monde. J’ai donc fait ce que je commence à avoir l’habitude de faire ici même, et raconté ma vie :
Non je n’ai plus de travail en France, je travaillais dans un théâtre à Paris, j’avais même un appartement et tout mais je suis partie en juillet et là je prends une sorte d’année sabbatique vous voyez, ah pour quoi faire ? alors pour écrire figurez-vous, oui là j’essaie d’écrire mais bon c’est difficile, ah pourquoi à New York ? et bien parce que New York m’inspire, non à Paris je ne suis pas inspirée c’est comme ça qu’est-ce que vous voulez moi-même je ne sais pas trop comment ça se fait, ah combien de temps ça va durer cette affaire ? ah bah si seulement je savais, si on pouvait faire venir sa muse sur commande ce serait bien pratique hein, non mais de toute façon ne vous en faites pas je ne reste pas plus de trois mois, en juillet je vais à Niagara-on-the-Lake au Canada, non pas aux chutes du Niagara, et ensuite qui sait où le destin m’emmènera…
Ca a continué comme ça pendant quelques minutes, et quitte à être plantée là j’en ai profité pour lui demander son avis, pour savoir s’il ne trouvait pas lui aussi que New York était une ville inspirante, dérangée, frénétique, névrosée, hallucinante, insensée et passionnante, et juste avant de tamponner mon passeport il m’a simplement répondu d’un air entendu,
Yeah. Lot of crazy people here.
