East of Eden

24 stations de subway jusqu’à la 86ème rue puis 9 blocs à pied jusqu’à l’East River et l’embarcadère du ferry, que j’ai atteint en même temps qu’Andy. Son jean troué et mon jean trop grand, mes cheveux mi-peroxydés et ses bras tatoués avons rejoint sur le ponton la foule bien sapée et instantanément identifiable des vernissages du Palais de Tokyo : vêtements Yamamoto et coupes au bol noir corbeau tirées au cordeau.

Une fois à bord on s’est raconté nos journées, et il s’est trouvé qu’Andy avait passé une partie de la sienne à modeler de l’argile pour fabriquer une bouée. Andy, c’est mon colocataire canadien ; quand je l’ai rencontré il faisait surtout du dessin mais en ce moment il travaille sur une installation que l’on interprétera comme on voudra mais qui n’est pas sans rappeler son histoire familiale. Dedans il y a des bouées, peut-être un plongeoir, et un radeau – c’est un peu Hockney meets Géricault. Je lui ai expliqué qu’en France, pays où le politiquement correct est un sujet de rigolade plus qu’une préoccupation nationale, on appelait les gens comme ses parents “boat people”. On est tombés d’accord pour dire que dans le fond c’était une description appropriée pour des personnes qui ont joué leur vie sur un rafiot.

La végétation de Randalls Island à l’horizon m’a brièvement rappelé un trajet effectué dans un autre rafiot et dans une autre vie : tout d’un coup j’étais dans une felouque traversant le Nil en direction d’une île chamarrée. Pas grand-chose de commun en réalité entre une barque de pêcheur égyptien et un New York Water Taxi en route pour une gigantesque foire d’art contemporain – sinon la traversée. Celle dont parle Andy avec ses bouées, celle que ses parents ont effectuée et qu’il a tant de mal à se représenter. Lui, il a le sentiment qu’il n’aurait pas pu, et qu’il ne pourra jamais traverser. “Vers où ?” lui ai-je demandé. Il a pointé du doigt la grande tente blanche sur la terre ferme. On a regardé les gens autour de nous et les trous dans son jean, et on a rigolé. Les boat people et les museum people dans le même radeau.

En débarquant on se disait que c’était joli malgré la pluie, et je racontais à Andy que ce petit îlot aurait pour moi forever les couleurs du jardin d’Eden, depuis le jour de juin où j’y suis arrivée avec une dose d’amphétamines dans le sang et mon ami Quentin. Perchée sur ses épaules au soleil couchant, j’écoutais Lana Del Rey en sentant profondément que plus rien de mauvais ne pourrait advenir désormais. Je n’oublierai jamais ce moment – tout chimico-factice qu’il ait été, il a existé, et c’est en partie à cause de lui que j’ai entrepris ma propre traversée de l’océan.

image

Après deux heures de visite frénétique je suis allée attendre Andy dans la Reading Room. J’ai dégainé le Art Newspaper qu’on m’avait donné gracieusement, et juste eu le temps de constater qu’en fait c’était un journal gratuit avant de me faire rabrouer par le tenancier du stand où j’étais installée. “Pas de journaux extérieurs ici”, m’a-t-il dit en me tendant un exemplaire du Financial Times. “Ca ne rigole pas ici”, ai-je noté dans mon cahier, avant de raconter le moment un peu plus tôt où j’avais essayé d’obtenir en loucedé une coupette dans un stand qui m’avait semblé bien achalandé. La fille m’a regardée en descendant lentement de mes cheveux ébouriffés à ma veste léopard et de mon baggy à mes sandales sculpturales, et elle m’a demandé simplement, “Why ?”. J’ai répondu “Because”, mais ça n’a pas marché.

Quand Andy est arrivé, appâté par le champagne que j’étais allée nous chercher, en désespoir de cause, dans la loge VIP, j’étais plongée dans la lecture de l’article de couverture du FT. On a siroté nos coupes en parlant beauté, esthétique et inspiration artistique, et en calculant, d’après les chiffres indiqués dans le papier, le prix d’un stand de 20 m2. 17000$. Ok. Du coup on a aussi parlé rentabilité, et Andy m’a expliqué qu’il avait du mal à créer des choses pour un marché. Je lui ai rappelé la fois où il m’avait expliqué que pour lui la création artistique venait soit d’un problème, soit de l’ennui. J’y ai souvent repensé depuis et ça m’a semblé super bien observé. “Exactement !”, m’a-t-il dit. “C’est toujours pour ça que je crée”. Je lui ai demandé si son problème, alors, ce serait toujours cette histoire de rafiot, et il a souri en répondant, “Maybe”. 

On s’est rendu compte que c’était à cause de ces radeaux du passé qu’on trimballait tous les deux sur le dos qu’on avait entrepris nous aussi la traversée jusqu’aux Etats-Unis. “Bon, mais au moins ça nous donne des choses à raconter”, lui ai-je dit en conclusion de notre séance de thérapie. On a fait un dernier tour, et la foire a fermé. Encore une traversée, 9 blocs à pied et 24 stations de subway jusqu’à notre quartier, peuplé en majorité d’Afro-Américains à qui ce problème de rafiot n’est pas tout à fait étranger. Une slice de pizza à 1$ achetée au comptoir à la sortie du métro – et savourée mille fois plus que le Ruinart – et puis au lit. Demain Andy se lève tôt pour gonfler des brassards et moi je vais au MoMA pour un vernissage VIP.

Laisser un commentaire

close-alt close collapse comment ellipsis expand gallery heart lock menu next pinned previous reply search share star