Avant-hier j’avais le cerveau comme une balle rebondissante que quelqu’un aurait lancée dans une pièce vide et carrée: dix idées par seconde me traversaient l’esprit, rentraient par un côté à toute allure et ressortaient de l’autre avant que j’aie le temps de les attraper. Celles sur lesquelles j’arrivais de justesse à mettre la main avant qu’elles s’enfuient étaient sans doute possible les théories d’un génie extralucide qui aurait une confiance absolue en la vie.
C’était grisant au tout début et puis c’est vite devenu épuisant. Impossible d’écouter, de lire ou de me concentrer sur quoi que ce soit d’autre que ces visions débridées qui dansaient la java dans mon cervelet. Il m’a fallu des kilomètres de vélo, de longues déblatérations par téléphone et par texto, des centaines de mots alignés sur l’écran et dans mon cahier, et deux heures dans l’obscurité d’une salle de ciné pour que la montre folle consente à se calmer.
Hier, du coup, la balle rebondissante avait un petit coup de mou. Elle était toujours enfermée mais dans une pièce capitonnée entre les murs de laquelle elle roulait mollement à une allure de tortue. Toutes les merveilles de la veille, les fanfares dans ma tête, les images et les idées s’étaient volatilisées pour être remplacées par le champ lexical de la négativité. Tout était nul, inepte et inutile, à commencer par moi mais le constat d’échec s’étendait à toute l’humanité.

Dans ce genre de journée, il n’y a pas mille possibilités. Douceur, beauté, couleur, yoga et méthode Coué – mais parfois, même tout ça combiné, ça ne suffit pas. La camisole chimique n’est pas une option lorsqu’on est une health freak qui achète même ses cotons-tige au rayon organic. Heureusement, dans la vraie vie comme dans Qui veut gagner des millions, il reste toujours une solution: le coup de fil à un ami.
Le détortillage de cerveau est une tâche compliquée que seuls quelques experts sur terre peuvent se coltiner, et cette fois-ci c’est Henar, une de mes âmes soeurs, qui s’y est collée. On a parlé de beauté, d’amour, de Spinoza et de tortilla, et à la fin de la conversation tous les mots aux préfixes négatifs étaient effacés. Je me sentais bien mieux et je lui ai annoncé pour la remercier: “You’re my conatus!”. “That sounds dirty”, m’a t-elle répondu, pas vraiment touchée.
Le conatus selon Spinoza c’est l’appétit pour la vie. Je ne vais pas pousser plus loin la vulgarisation ici mais ce que cette histoire m’a donné envie de dire, c’est qu’il y a des gens, des choses et des lieux qui font grandir le conatus, et que pour moi New York en fait partie. C’est une ville-conatus où on devient soi-même une balle de jokari qui rebondit sans fin entre les gratte-ciels. Alors ok ça peut être pénible, mais là telle que vous ne me voyez pas je suis en train de gigoter telle une human bouncy ball en écoutant ça:
