Il y a un an exactement, à la minute près, je sais ce que je faisais. J’étais assise dans le J train à la station Cypress Hills et je me suis levée de la banquette moulée pour regarder le plan du réseau de la MTA: avec l’excitation de l’arrivée et mon sens de l’orientation qui est ce qu’il est, je m’étais peut-être trompée de trajet. C’est là qu’un bonhomme en uniforme est apparu – tombé du ciel comme l’archange Gabriel si l’archange Gabriel était noir, moustachu et un peu overweight – et m’a demandé, “Do you need help?”.
Je l’ai noté dans mon carnet de voyage avec l’heure où c’est arrivé donc je sais que c’est à ce moment précis que l’épiphanie m’est tombée dessus. En plein wagon, une intervention de mon ange gardien qui tel Cupidon a inséré dans ma tête cette vision: celle d’une nouvelle vie ici, avec enfants, mari, “loft aux murs de brique” et “boulot à la Brooklyn Academy of Music”. Le compte-rendu de l’épiphanie est très précis. Et voilà la conclusion qui s’ensuit: “15 jours, c’est plus de temps qu’il n’en faut pour réaliser son rêve américain! Au boulot.”
Ma vie à Paris, mon appartement chéri aux murs fraîchement retapissés de flamants roses assortis au canapé que je venais d’acheter, mon travail au Châtelet – on dirait que rien de tout ça ne m’a traversé l’esprit. En tout cas, si on en croit ce qui est écrit. J’ai continué à tenir mon travel diary comme si de rien n’était, comme si c’était une chose courante de décider sur un coup de tête de changer de vie, parce qu’on a été prise au dépourvu par l’amabilité d’un employé en arrivant dans un pays.
En réalité, depuis, j’ai compris: dans une sorte de phénomène magique d’écriture performatrice, c’est ce travel diary qui a changé ma vie. Maintenant que la vision était écrite noir sur blanc, elle existait vraiment, et ce n’était pas possible de faire semblant. Je n’avais plus qu’à me démener pour lui donner réalité. Finalement j’ai troqué quelques éléments et ce soir je suis dans une maison avec Clara, Lou et Léa, trois filles que je ne connaissais pas il y a un an. On n’a ni mari ni enfants mais on est au bord d’un lac dans les Hamptons et on passe plein de bons moments.

Ce soir en dînant on s’est raconté nos rêves récents. Il y avait des histoires de cheval bleu Klein lancé au galop, de cabanes et de ruisseaux, de caracos portés en guise de collants, de glace au café et de trottinette rose volée à un enfant. On a essayé d’interpréter, de faire comme la psychanalyse des contes de fée mais on n’a pas encore tout compris pour l’instant. “Mais du coup, les petits bonshommes en plastique blanc un peu translucide et lumineux qui poursuivent Léa dans la forêt, c’est des spermatozoïdes vous croyez?”
Bon, il y a des rêves qu’on est plutôt soulagé de ne pas réaliser, mais dans le doute mieux vaut leur donner une chance, même si ce n’est que sur le papier. On est ici dans la maison d’un photographe allemand, Thomas Hoepker, qui est connu notamment pour avoir suivi Mohammed Ali pendant des années. Le livre posé sur la table à côté de moi est plein du genre de citations dont raffolent les Américains en mal d’inspiration. Le genre de citations dont, il y a un an et un jour, depuis le confort de mon canapé, j’aurais été la première à me moquer.

“I am the greatest, I said that even before I knew I was.”

“The best way to make your dreams come true is to wake up.”
