Schleppers

Les déménagements, c’est mon dada depuis un an. En l’espace de douze mois j’ai charrié mes bagages de Royan chez mes grands-parents à Paris chez moi, puis de là à New York chez Anaïs, à Bed-Stuy ensuite pour trois mois, re-à Paris chez moi, à Londres chez mon frère Grodu, à Bed-Stuy encore quelques mois, à la Yourte chez mes parents, à Bed Stuy une troisième fois, au Canada, à Paris chez moi, et re-à Royan où j’ai trouvé refuge temporairement. Douze endroits en un an, et je ne compte pas les étapes de moins de deux semaines dans tout ça. First world problems, mais ça reste fatigant. 

Cette vie de SDF de luxe est d’autant plus pénible que pour une overthinker doublée d’une overdresser comme moi, faire une valise est un casse-tête chinois. “Ce haut en soie turquoise orné de chevaux ou plutôt son confrère jaune citron à imprimé tropical? Ces tongs ornées de pastèques ou ce sac à dos en lurex?” J’en suis arrivée à un stade où mes propres vêtements ne m’appartiennent plus vraiment et où je glane de quoi m’habiller dans les placards de chaque nouvelle chambre, faute d’avoir réussi à décider pour la millième fois de l’année ce que j’aurais envie de porter trois semaines après.

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Parmi le million de choses que j’ai apprises cette année, il y en a une à laquelle j’ai souvent repensé: c’est que sous le corps osseux des Murons, mes gènes Gomella sont bien là. Les Gomella, c’est la famille russe de ma mère pour qui le concept même de schlepp semble avoir été inventé. To schlepp, du yiddish shlepen signifiant tirer, est un terme couramment utilisé aux Etats-Unis pour dire trimballer, remorquer, porter sur son dos tel un escargot des bagages, du genre matériel plus que métaphorique. Les Gomella ont donc pour caractéristique un goût prononcé pour le schlepping, auquel ils se sont adonnés avec joie entre la Russie, l’Algérie, l’Indochine, la Haute-Savoie, Marseille et Paris.

Cette année j’ai donc souvent pensé à mon arrière-grand-mère Raïssa, née dans l’empire du deuxième tsar Nicolas et enterrée quelque part près d’Alger, où elle a fini ses jours au début du conflit après avoir perdu deux fils (et quitté un mari volage au passage). Et je me suis remémoré aussi mon arrière-grand-mère Aïda, du côté paternel cette fois, née dans un pays qui n’existe plus non plus, en Autriche-Hongrie, et enterrée sous un autre prénom et sous le nom de son mari au cimetière de Montmartre à Paris. Mes deux autres arrières-grands-mères, beaucoup moins exotiques, venaient respectivement du Var et de Lorraine, et s’appelaient toutes les deux Hélène. Bien tenté, mais je n’ai pas hérité de leur sédentarité.

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Jeudi dernier quand je suis arrivée ici, dans cette bourgade où Hélène Bonafous a trouvé refuge avec ses enfants pendant la dernière guerre, je me suis dit: “Ouf, quelle joie de pouvoir me reposer et bronzer avant de recommencer à schlepper”. Et puis le lendemain ça n’a pas loupé, j’étais sur la plage et je me disais, “Si quelqu’un pouvait arriver avec une truelle et creuser un trou noir juste là, où je puisse m’insérer et disparaître à jamais, ce serait sympa”. Ensuite j’ai noté l’observation suivante dans mon carnet: “Ce n’est pas facile de continuer à vivre sans psychotropes quand on fait ce que je fais. Toutes ces secousses me donnent envie de me heurter pour me prouver que j’existe encore, que n’ai pas disparu dans une sorte de néant puisque je ne suis nulle part.” 

Donc voilà, j’ai marqué ça et puis je me suis drapée dans ma dignité et dans la sortie de bain Jean-Louis Scherrer de ma grand-mère, et plutôt qu’une bouteille de rosé je suis allée acheter un magazine pour me calmer. Eh, l’international arts communications specialist, il serait peut-être temps de recommencer à t’intéresser à ce qui se passe en dehors de ton crâne de piaf, non? C’est qui au juste ce Macron? Je me procure donc l’Obs, que je commence à éplucher consciencieusement en souvenir du temps béni où tout était prédéfini dans ma vie et où je faisais la revue de presse du Châtelet chaque lundi. Et là, boum, sur quoi je tombe-t-y pas? Un article intitulé “Quand j’étais migrant”. Pour se changer les idées, on repassera, mais pour relativiser ses malheurs de vagabonde aux bagages quasi-monogrammés, c’était parfait. 

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Le migrant en question c’est Andrei Ivanov, un ancien soudeur devenu prof de littérature et écrivain après avoir été pendant des années un clochard apatride arpentant les routes d’Europe de l’Est et de Scandinavie. Son roman autobiographique raconte l’histoire de deux types, un Russe et un Indien, qui interrompent leur errance un moment en se tapant l’incruste dans un camp de réfugiés. Interrogé sur cet épisode véritable de sa vie, Ivanov dit au sujet du camp: “L’alcool et la drogue y sont des éléments essentiels. C’est la seule manière de survivre. C’est à devenir fou sinon”.

J’ai lu ça et je me suis dit: “Bon bah voilà ça c’est plié, pass me the cubi de rosé” suivi immédiatement de: “Hého on se détend, t’es dans une baraque 1900 à Royan, pas dans un camp de migrants”. Ok, tout ce que je peux faire pour avoir juste une vague idée de ce que ça fait d’être réfugié, c’est prendre ce que je ressens et le multiplier par cent – mais j’ai quand même au moins le droit de parler de ce que ça fait d’émigrer. C’est comme un car wash pour l’identité. Que ce soit un choix au départ ou pas, quitter tous vos repères, ça vous transforme à jamais. On devient personne et nulle part, on change de nom parfois sans le vouloir, comme mon arrière-grand-mère Aïda. 

Ou comme mon copain Mike, que tout le monde ici appelle Mickaël comme s’il était né à Losse-en-Gelaisse et pas Los Angeles. En sortant du taxi qui avait récupéré ce mystérieux Mickaël à la gare de Royan, Mike me dit, “Mais je comprends pas, vous connaissez Michael Jackson pourtant?” “Oui, mais lui ça se prononce Maillequeule Djaquesonne tu vois!”. Tout à l’heure, en croquant dans un melon charentais, Mailleque me faisait remarquer que mon prénom aussi était différent en anglais. C’est vrai: quitte à m’appeler Helen ou Héline ou Hellaine ou Ailleline ou Ileillene, je pourrais aussi bien décider de me renommer Patricia ou Zelda lorsque je repartirai avec mon visa. 

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En attendant, je profite des aménités cinq étoiles de mon campement. Hier, accroupie dans ma baignoire rose poudré avec vue sur les pins au soleil couchant, je feuilletais le livre sur New York que m’a offert ma mère pour mon anniversaire. Le dernier extrait est tiré de la trilogie new-yorkaise de Paul Auster. “New York était un espace inépuisable, un labyrinthe de pas infinis, et, aussi loin qu’il allât et quelle que fut la connaissance qu’il eût de ses quartiers et de ses rues, elle lui donnait toujours la sensation qu’il était perdu. Perdu non seulement dans la cité mais tout autant en lui-même. (…) Ses promenades les plus réussies étaient celles où il pouvait sentir qu’il n’était nulle part. (…) New York était le nulle part que Quinn avait construit autour de lui-même et il se rendait compte qu’il n’avait nullement l’intention de le quitter à nouveau.”

Haha, ce serait trop beau de terminer comme ça! Sauf que les gènes Gomella sont toujours là, et qu’hier matin en écoutant Mike le Californien me faire un exposé détaillé du climat de là-bas je me disais, Hum, pourquoi pas? Dans Slouching Towards Bethlehem, Joan Didion quitte bien New York pour repartir à Sacramento sur les traces de ses ancêtres pionniers, et moi il faudra bien que j’aille un jour explorer celles de mon père à San Francisco… Mais ça, ce sera pour la prochaine vie, le prochain blog ou le prochain visa, quand je m’appellerai Aïda, Raïssa, Patricia ou Zelda. 

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