Che farò senza Euridice

Rue La Fayette à fond la caisse, il préfère les petites rues et moi les grosses artères, tant pis, je tourne la tête tel Orphée vers son Eurydice, ouf, il n’a pas été englouti, et je lui crie:
– Tu me suis?
– Je te suivrais jusqu’au bout du monde!
J’ai foncé de plus belle. 
– Quand tu dis ça ça me donne des ailes!

La première fois qu’il m’a dit ça c’était il y a trois mois, et je m’étais dit “Ah ouais, ok. On dira ce qu’on voudra sur les Français, râleurs, escrocs, feignants, mais pour ce qui est du discours amoureux, ils tirent pas trop mal leur épingle du jeu”. J’étais de retour à Paris pour une durée indéterminée, suspendue au bon vouloir de l’avocat censé boucler mon dossier de visa, et pas particulièrement ravie d’être là. 

Sauf que le destin étant un sacré plaisantin, c’est le moment qu’il a choisi pour me faire rencontrer l’amour de ma vie. (Ben ouais, moi aussi en discours amoureux je m’y connais un peu, et j’appelle une pelle une pelle comme on dit en anglais). Première soirée, j’ai réussi à ne pas mentionner New York une seule fois, premier dîner, j’ai craqué, ça a jeté un froid. Sauf qu’en fait, c’est peut-être un truc à la Roméo et Juliette, star-crossed lovers blablabla, ça ne l’a pas refroidi tant que ça. 

– Tu veux que je vienne à New York avec toi, c’est ça?
Le soir où il m’a dit ça, ça faisait seulement un mois qu’on s’était rencontrés pour la première fois, et j’avais répondu “oui” d’une petite voix en esquivant son regard fixé sur moi. Ensuite, d’un ton anodin, genre “c’est pas pour moi hein c’est pour un copain”, il m’avait posé une question sur le regroupement familial et les visas de travail, et j’avais répondu en le regardant droit dans les yeux cette fois:
– Tu veux un visa, c’est ça? Je t’épouse demain, moi!

Paroles paroles – entre temps Donald est arrivé et moi j’ai décidé de me suspendre au bon vouloir du destin plutôt qu’à celui de mon avocat. En décembre je suis repartie à New York pour un mois, toujours sans visa, parce que j’avais des affaires immobilières à régler là-bas. (C’est ce qui se passe quand on abandonne la moitié de ses possessions quelque part en pensant les retrouver quelques semaines plus tard.)

Quand j’ai aperçu sa silhouette à JFK, j’ai couru plus vite qu’un vélo lancé à fond la caisse sur la rue La Fayette. Entre dire “J’irais jusqu’au bout du monde pour toi”, et le faire, il y a un pas plus grand qu’un océan. Il a enfilé ses bottes de sept lieues et il est venu me rejoindre à Xanadu. Le jour de Noël on a revêtu nos plus beaux atours américains – jogging, legging léopard et baskets – et on a dansé face aux gratte-ciels en buvant des cocktails. 

Et le 1er janvier, on a atterri ensemble à Paris. Il faisait gris. On est allés directement se réfugier dans mon appartement, retrouver mon poster de Philip Glass géant, manger des oeufs brouillés allongés sur les coussins roses du canapé, et finir notre nuit dans le cocon jaune tournesol où j’ai mis mon lit. Le 2 janvier je me suis réveillée en pleurs dans la nuit et je lui ai dit “Je ne peux pas vivre ici”. 

Ca fait presque un mois et demi qu’on dort dans mon cocon, et je crois que je commence à faire mes nuits. Je me dis que si Orphée a franchi le Styx pour Eurydice, il peut me protéger de tous les Cerbères qui rôdent dans mon cerveau. Lundi, je crois bien qu’on saura si j’ai eu mon visa ou pas. Après, on verra. De toute façon j’ai des ailes alors la vie est belle.

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