Le tenancier du troquet portugais en bas de chez mes
parents se plaint d’avoir du mal à appâter le chaland. Tu m’Elton, John, comme
on disait au bon vieux temps où j’habitais juste à côté: les gens du 16ème arrondissement
ne sont pas du genre à commencer la journée par une noisette avalée au zinc en
discutant le bout de gras avec des ouvriers. Ici, dans ce quartier où j’ai
grandi et où je ne mets plus vraiment les pieds, c’est plutôt Ricoré
partagé en famille dans une salle à manger où le couvert a été dressé la
veille pour le petit-déjeuner. Chez nous, c’était pas ça. Nous on se succédait dans la semi-obscurité,
perchés sur les hauts tabourets de la table de bar branlante de la cuisine, on
grignotait ce qu’on trouvait dans le frigo où moisissaient des cornichons
Malossol et du roquefort, on écoutait chacun sa radio en se croisant dans les
couloirs, on ne se disait ni bonjour ni au revoir, on était au radar. Et le
soir ? Itou. C’était « un peu pique-nique » comme disait ma mère
qui vit depuis trente ans dans le 16ème arrondissement et n’a jamais
pour autant cessé de se considérer comme une anar. Chez nous on était sauvages
et singuliers, on se disputait sans arrêt, on se criait des insanités en
redoutant à moitié ce que les voisins allaient penser, on passait notre temps
enfermés dans nos chambres et nos têtes et nos livres et notre PC et notre
piano et nos télés, et même notre chien était complètement fou et ma mère
disait mais non, Djinn est émotif c’est tout.
Emotifs, c’est une belle façon de décrire les Muron de la
rue de la Tour où je suis présentement accroupie sur une chaise en skaï dans un
troquet portugais, avec une couverture en mohair blanc enroulée autour de moi
pour me protéger du froid, mon sac I<3NY en boule par terre et les yeux
gonflés à force d’avoir tant pleuré. Hier mon père m’a dit pour la première
fois de sa vie « Je suis très fier de toi ». Je ne m’en remets
toujours pas. L’email de l’avocate, en comparaison c’était du pipi de Djinn sur
le tapis du salon – la routine, quoi. Pourtant en le lisant lundi avec l’amour
de ma vie on a sauté de joie, sauté sauté dans mon salon à moi en se serrant
dans les bras, comme dans une comédie romantique où le héros et l’héroïne
partent refaire leur vie en Amérique. J’ai obtenu mon visa, ça aura mis du
temps car j’ai choisi la liberté et monté mon dossier toute seule sans
passer par un employeur qui m’enchaînerait à mon bureau et m’empêcherait de
faire ce que je veux quand je veux comme je veux, y compris rentrer à Paris manger
des croissants aussi bons que celui que j’ai dégusté ce matin toute seule dans
la rue en sanglotant comme une enfant. Oui on est émotif chez les Muron mais cette
fois c’était des larmes de joie. J’ai fait le choix de la liberté et ça aura
mis presque 9 mois mais je n’ai pas perdu mon temps en attendant : j’en ai profité pour rencontrer
mon alter ego à Paris, et renoncer aussitôt à une partie de ma liberté pour lui,
et maintenant on va partir tous les deux en Amérique comme le héros et l’héroïne
d’une comédie romantique. Vous le croyez, vous ? Moi, pas trop.
Comédie romantique ou pas, ce visa, c’est le dernier chapitre
d’une longue histoire qui a commencé il y a un an et demi le soir où j’ai
compris soudain en montant dans l’Airtrain de JFK qu’il allait falloir que je refasse
ma vie à New York City. « Ce visa, c’est ta victoire », m’a dit ma godmother qui écoute mes
tergiversations depuis la première heure, lorsqu’en traversant le Brooklyn
Bridge à la tombée de la nuit je lui avais exposé les tenants et aboutissants
de ma nouvelle lubie. En vrai c’est la victoire de tous mes pairs, toutes
ces personnes distinguées qui ont signé sans ciller des lettres
amphigouriques à mon sujet, et c’est notre victoire contre les voix dans ma tête
ou à l’extérieur qui répètent depuis tout ce temps « mais enfin hélène
c’est n’importe quoi, on ne part pas en Amérique comme ça, tu n’y arriveras pas ».
Sur le Brooklyn Bridge ma marraine m’avait écoutée sans parler et à la fin quand je lui avais demandé quoi faire elle m’avait juste dit tel
un Sigmund en claquettes léopard et t-shirt à paillettes, «Tu parles beaucoup de ton père».
« Ce visa, c’est ta victoire aussi », ai-je finalement
écrit à mon père hier – parce que c’est lui qui est parti avant moi chasser le golden
dream californien à une époque où les bons garçons élevés chez les Jésuites ne
faisaient pas ça tous les quatre matins ; lui aussi qui m’a fait aimer l’Amérique
et sa musique et sa contre-culture et sa technologie et son génie ; et
puis parce que c’est la victoire de tous les gens un peu bizarres et sauvages
et singuliers et anarchistes que le gouvernement américain accueille à bras
ouverts en leur disant qu’ils sont extraordinaires. Cette porte d’entrée que l’oncle
Sam m’a finalement ouverte en grand c’est celle des artistes et des sportifs de
haut niveau, des freaks of nature qui
se distinguent par leurs extraordinary
achievements. Extraordinary, moi ?
Je ne suis pourtant pas du genre à m’envoyer des fleurs publiquement. Si j’ai passé
tout un été à monter un dossier de 500 pages pour prouver tout ce que j’ai achieve dans ma vie c’est bien parce que
jusqu’au dernier instant j’étais convaincue qu’un fonctionnaire de l’USCIS
allait découvrir la supercherie, que quelqu’un quelque part dirait mais non elle
on peut pas la faire rentrer, elle est beaucoup trop bizarre, totalement
déglinguée, il faut la refouler désolé. Ok, ok, je ne suis ni la femme à barbe ni
la Pinhead du film de Tod Browning, mais je suis un peu Mercredi Addams et un
peu Bastien dans l’Histoire sans Fin et souvent un Gremlin à mes heures aussi.
Extraordinary c’est une belle façon de décrire ceux qui ne se sont jamais
sentis à leur place nulle part, et de savoir que malgré tout l’Amérique
accueille toujours les gens comme nous, moi ça me donne de
l’espoir.
