Young at heart

– J’ai un visa d’artiste pour l’Amérique! Toi aussi tu trouves que c’est symbolique? Tu vas chercher quoi toi en Amérique?
– Bah, du peanut butter!
Eh, tu notes pas ça, si? J’ai l’air de quoi, moi?
– T’as l’air d’un mec qui a la garantie jeunesse! Et d’ailleurs c’est ça que tu vas chercher là-bas, un renouvellement de ta garantie.

La garantie jeunesse c’est un concept qu’il a inventé lui-même il y a quelques mois. On était dans le TER et je lisais l’Obs en essayant de faire une revue de presse, quand tout d’un coup, intriguée par le titre d’un article sur la loi El-Khomri, je lui ai demandé: 

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Du coup, les Etats-Unis, pour les gens comme nous, c’est le paradis. On trouve des sweats Disney dans toutes les friperies, des seaux pantagruéliques de maïs soufflé dans tous les cinés, et si on a envie de se faire livrer du porridge ou de la glace au lit en plein milieu de la nuit, c’est easy. Les Américains, pas de doute, ils ont la garantie aussi. Comme les enfants perdus dans Peter Pan ils se sont fabriqué de toutes pièces un pays imaginaire, jeune dans son cœur et dans sa tête, un endroit qui ne vieillit pas et qui se nourrit de sucreries, de contes de fée, de voitures en forme de jouets et de pistolets. Les Etats-Unis, c’est un pays aussi impitoyable qu’une cour de récré où les petits nouveaux et les étrangers se font bastonner, et où quand il s’agit d’élire les délégués, ce sont souvent les caïds qui ont le plus de goûters à distribuer qui remportent le ballot les doigts dans le nez. 

En France, on est comme les adultes dans le salon après un dîner bien arrosé: on aime bien critiquer les enfants trop gourmands qui jouent aux cow-boys et aux indiens de l’autre côté de l’océan. On a de grandes discussions du genre comment les filles devraient s’habiller, avec qui on a le droit de jouer au papa et la maman, et pendant qu’on réécrit infiniment le règlement intérieur du lycée en attribuant des gommettes rouges et vertes aux enfants, on ne va pas beaucoup travailler. Pourtant, nous aussi on est restés longtemps de l’autre côté, dans la cour de récré. Pendant des années on était même les premiers à se moquer ouvertement des parents, à faire des dessins et des slogans d’adolescents, des chansons et des fanzines et des radios pirates et des manifestations. Moi j’ai grandi dans un pays qui s’accrochait désespérément à sa garantie, mais aujourd’hui tout ça est bien fini. 

Aujourd’hui les gens qui ont réussi à garder leur garantie ici sont en marge plus qu’en marche et ils se font doubler à la course en sacs par les premiers de la classe, ceux qui sont nés avec mille raies sur leur costume et une dans leurs cheveux bien gominés, et qui regardent tranquillement dans le miroir leur reflet bien peigné avant d’emmener à la messe leur équipe d’assistants. Tout le monde regarde sans broncher ce circuit sans pitié des 24 heures du Mans, et les seuls qui osent prendre le volant de bumper cars pour dire qu’ils ne veulent pas de ce monde de bobards et de faux-semblants sont autre part. New York, c’est Neverland. C’est là que s’est installée la colonie de Peter Pan, où les enfants rebelles et rêveurs font des dessins pour dire qu’ils ne sont pas d’accord avec le règlement. Et c’est là qu’on part demain avec dans une poche un visa de travail valable trois ans et dans l’autre une garantie jeunesse pour la vie. 

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