Happy Fourth! On est le 4 juillet, c’est Independence Day. Il y a deux ans le 4 juillet j’étais dans un jardin près de la plage à Rockaway, invitée à un barbecue avec des Français, des Américains, des immigrés plus ou moins légaux, des New-Yorkais. Une bande joyeuse, jeune et surexcitée qui se retrouvait là presque tous les week-ends de l’été pour griller des saucisses et du maïs, remplir des pastèques de vodka, danser, skater et surtout surfer. Il faisait très chaud ce soir-là, on était tous en maillots de bain, cowboys et indiens, insouciants et insoucieux du passé honteux, de l’avenir inquiétant, juste dans le moment. La maison était faite pour être louée à des New-Yorkais qui s’y installaient tout l’été – Rockaway Beach Surf House, ça s’appelait – et en guise de décoration il y avait des posters imprimés dont un que je n’ai pas oublié: il disait que la vie est plus facile sur la plage. Sans blague.
Aujourd’hui c’est Independence Day aussi et je suis à Paris, où rien ne me paraît très easy. Je me suis réveillée sur la mezzanine au-dessus de la cuisine et j’ai regardé les carafes jaunes posées sur le plan de travail qu’on a choisi l’hiver dernier. J’ai fermé les yeux, laissé mes pensées défiler et essayé de me vider la tête mais rien à faire: comme dit le poster, c’est plus facile au bord de la mer. Que faire de ces carafes si je me carapate? Au fond je n’ai besoin que d’une théière (c’est mon côté berbère). Quid des casseroles et des couverts? Il n’y a guère que les fourchettes à dessert en argent qui me soient chères (c’est mon côté BCBG). Quant aux casseroles, c’est drôle: il n’y en a qu’une à moi dans le placard qui jouxte le frigidaire. Ce placard ne contient que deux casseroles: une chacun. J’ai besoin de répéter cette phrase pour mesurer la quantité d’ironie tragique qu’elle contient.
Independence Day, la fête nationale des Américains. Tout est plus facile à Rockaway Beach: par exemple, fêter la liberté et l’embraser sur un gril comme une saucisse cuite à point. Pas de casseroles chez les cowboys, chez les berbères du désert, pas de casseroles non plus sur les barbecues. Ma casserole à moi, la seule, l’unique, ma casserole tragiquement ironique vient de chez Dehillerin, un magasin du centre destiné à ceux qui remplissent les ventres des Parisiens. La première fois que j’y suis allée c’était ma mère qui m’y avait emmenée. Avec sa passion pour tout ce qui touche au domestique, c’est une de ses boutiques préférées. J’y suis retournée seule quand j’ai acheté mon appartement il y a 4 ans. Il y avait déjà des casseroles dedans, pourtant: celles de mon ancienne colocataire, celles de son père, l’ancien propriétaire, et même celles de l’ancienne locataire, qui était paraît-il un peu sorcière. Pas de quartier: j’ai tout jeté.
Quand j’ai quitté mon appartement parisien pour New York, je n’ai pas emporté ma casserole de chez Dehillerin. Pas besoin. Là-bas je n’ai pas tellement cuisiné, sauf de façon communautaire, dans les marmites gigantesques de l’ashram et du café où j’ai travaillé. Personne n’emporte ses casseroles au pays des cowboys. Super! Moi qui ai toujours détesté les bagages excédentaires. Du coup j’ai tout laissé derrière – ma batterie de cuisine imaginaire faite de fratricides, d’apatrides et de suicides, de folie, de secrets et d’exil. Bye bye la famille! Farewell la France! Adieu la violence, les mystères et les guerres! Dosvidania la Russie, l’Algérie, l’Autriche-Hongrie et compagnie! Inch’Allah on ne se reverra pas! Pas de place pour vous dans mes bagages cabine, les gisants en marbre blanc qui me réveillent la nuit.
A moi le nouveau pays tandis que vous restez tous bien sagement à Paris. Il y a deux ans, le 4 juillet, j’ai écrit: It’s a fucking great country.
Mon oncle est malade en ce moment. Non non, pas celui dont on fête l’anniversaire aujourd’hui – mon grand-oncle de sang. Tout le monde se presse à son chevet. Il paraît qu’il parle de sa soeur, mais de sa femme, pas tellement. La mémoire et ses voies bizarres. Est-ce qu’on peut solder son passé, ranger la vaisselle ébréchée à la cave dans des cartons comme on a fait cet hiver avec la porcelaine de ma belle-mère? Si je vais voir mon oncle à l’occasion, je lui poserai la question. Il est nonagénaire alors j’espère qu’il en connaît un rayon. Et l’oncle Sam, sinon? On célèbre ses 242 ans et il est toujours frais comme un gardon. L’oncle Sam est bien meilleur que les équipes de l’abbé Pierre lorsqu’il s’agit de vider les vieilles maisons.
Pas de vaisselle surnuméraire: un petit coup de Kärcher, une cavalcade ou un avion, et c’est bon. Quant aux bébés encombrants, peut-être qu’on pourrait les mettre au frigidaire, plutôt que dans des camps texans. La cryogénisation, par cette chaleur, ça me semble une meilleure option.
Hier mes parents nous ont invités à un concert dans la basilique de Saint-Denis. Une petite famille de Blancs aux yeux clairs franchissant le périphérique pour aller écouter de la musique classique. C’était charmant. Il faisait frais. Il y avait l’orchestre du Mariinsky, son chef qui ressemble étrangement à mon grand-père, un violoniste de dix-sept ans, et une tripotée de gisants en marbre blanc – des adultes, des adolescents, et même un petit enfant. La symphonie pathétique de Tchaïkovsky remplit bien son office. J’ai pleuré à grosses gouttes, Miss T-shirt mouillé au milieu du public bien habillé. Apparemment Piotr Ilitch aussi a été assez touché par sa symphonie. Peu de temps après avoir dirigé la première, il s’est suicidé. “On n’est pas sûr que ce soit un suicide”, m’a soufflé mon père, qui croit dur comme fer que ces choses-là n’existent pas vraiment. En sortant de la basilique ma mère a dit: “Je déteste les gisants”. Ensuite on est allés manger des frites en parlant du beau temps.
