Confinement, J11 / Paris

L’intime est politique. Avec qui êtes-vous confinés, vous? Êtes-vous confinés? Avez-vous un toit? Un article sur les habitants des squats – qui ont choisi un mode de vie en marge mais dont la marginalité même est un acte politique engagé – dit qu’ils “vont mourir de faim, pas du Covid-19”. Un article sur les Ehpad cite une femme qui dit de son père, en quarantaine loin de sa femme, que “s’il ne meurt pas du Coronavirus c’est le désespoir qui le tuera”.

Ce confinement questionne tous nos choix. Qui a encore du travail? Qui n’en a plus? Qui a un travail si important qu’il est sommé de ne pas respecter le confinement? Qui a un travail important mais l’exerce gratuitement? Qui s’occupe à plein temps de ses enfants? De ses parents? Qui est introverti, extraverti, grégaire ou solitaire? Qui est un party animal ou un homebody? La façon dont on ressent le confinement dit tant de choses sur nos choix de vie.

J’ai fait le choix de rentrer à Paris, où vit le père de mon enfant, dans la maison de sa mère, où il a grandi. J’ai fait ce choix mais je ne saurais pas bien dire pourquoi. Tous les jours j’essaie de me souvenir qu’on n’est pas dans le monde parallèle imaginé par Paul Preciado dans son délire de fièvre. Je ne suis pas coincée ici, dans cette maison que je ressens comme une prison. Est-ce que j’ai fait ce choix par confort? Par conformisme? Par sentimentalisme?

C’est la crise. Il y a des gens qui meurent de ne pas être au bon endroit au bon moment. Il y a des gens qui meurent à cause de leurs choix. Et moi et moi et moi… J’essaie de m’absoudre de ce choix, de dire qu’il ne m’appartient pas, que je ne l’ai pas. En vérité, je ne suis pas obligée de rester. Si je m’en vais, alors je renoncerai à ce confort-là, à la vie familiale, domestique, bourgeoise et bohème dont tout mon mode de vie actuel fait l’apologie. 

On rit beaucoup du confinement, en France en tout cas – pays d’enfants gâtés qui jusqu’aux attentats était assez épargné. Sur internet on trouve même des memes sur les violences éducatives, familiales, conjugales qui s’ensuivent. Il y a des enfants pour qui l’école est un lieu sûr, un refuge, une bouée dans un océan agité. Si le foyer n’est pas un lieu de sécurité, ce confinement, rêve des casaniers et des flemmards, devient vite un cauchemar.

Ambroise et moi, on ne s’entend pas. C’est un magnifique euphémisme de dire ça. Une magnifique façon de ne pas dire: on ne s’aime pas. Je ne sais pas ce qui est vrai. Ce que je sais, c’est qu’il y a une porte vitrée ici et que je l’ai claquée si fort une fois que la vitre s’est fendue. C’est la seule preuve visible, cette vitre, de ce que j’ai ressenti à ce moment-là. Une seule pièce à conviction, une seule coupable: moi. Est-ce que je crois vraiment ça? Parfois. Je ne sais pas. 

Ce que je sais, c’est que je ne veux plus jamais ressentir ça. Ce que je crois, c’est que l’amour ne devrait jamais faire cet effet-là. Ce n’est pas le bon amour, celui qui fait cet effet-là. Le bon amour ne fend pas de vitres, ne fait pas mal. Je ne veux pas de cet amour-là pour ma fille, pour lui, pour qui que ce soit. Je ne veux pas – surtout maintenant, où des gens meurent seuls, affamés et désespérés, comme d’habitude mais plus que d’habitude – faire de mauvais choix.

Quand j’étais à New York réfugiée sur son canapé pour une durée indéterminée Paul m’a dit: Tu dois distinguer ta crise personnelle – dont j’ignore les détails – de la crise publique, sociale, internationale. J’ai dit: Les deux s’entrechoquent, l’une provoque l’autre. Je n’essaie pas de me donner plus d’importance, de donner à mes drames une estrade internationale, je dis ce que je pense: que l’intime est politique. Qu’il faut être honnête dans son lit aussi.

close-alt close collapse comment ellipsis expand gallery heart lock menu next pinned previous reply search share star