
Gnothi seauton, disait Socrate. C’est Connais-toi toi-même en grec ancien. Être confiné est une bonne manière de commencer ou continuer à le faire. Vivre avec soi, sans distractions, croiser pour seul humain son reflet dans le miroir de la salle de bain, invite l’introspection. En tout cas, moi, on l’aura compris, c’est (en partie) ce que je fais ici. Voici une histoire issue de mon miroir.
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J’ai un défaut – grave, je ne sais pas, mais il existe: c’est l’hubris. C’est un mot grec, encore, qu’on rencontre souvent dans les tragédies à la Œdipe Roi, Oreste et compagnie, et qui signifie: se croire plus malin que le commun des gens. Souvent, ça va de pair avec un petit côté maudit qui fait qu’à la fin la personne hubristique, qui commence très haut, se retrouve dans le caniveau.
Prenons Œdipe: le type est roi. La peste s’est abattue sur la ville et on le supplie de trouver pourquoi. Syndrome du sauveur: il accepte. Spoiler alert: la peste est une punition des dieux contre le type qui a tué Laïos, le précédent roi. Spoiler alert numéro 2: ce type, c’est Œdipe, qui s’avère être le fils de Laïos et Jocaste, et est donc coupable à la fois de parricide et d’inceste. Not bad!
Œdipe, acceptant enfin son destin – les prophéties lui avaient tout prédit, mais il en faisait fi -, se crève les yeux et devient mendiant. Tout est bien qui finit moyennement bien pour celui qui s’est cru trop malin. Péché de démesure, punition à sa mesure. J’adore la simplicité de la tragédie grecque: c’est comme la Bible, mais encore pire, encore plus gore et graphique.
Alors, c’est peut-être aussi parce que j’ai un prénom d’héroïne de Troie, et une héroïne superlative avec ça: la plus belle! En tout cas, moi, l’hubris, ça me va. Un challenge, une épreuve du feu, douze travaux, une guerre à mener pendant dix ans à travers les océans: me voilà. Bon, j’exagère – je sais aussi me ménager. Céleste m’apprend patiemment à faire la sieste.
Quand j’ai rencontré A, sa mère perdait la tête. J’en ai déjà parlé ici – à l’échelle de sa vie, c’était une tragédie. Vous avez dit tragédie? Œdipienne en sus? J’accours! En plus, je venais d’apprendre que mon père l’avait perdue aussi – la tête – et retrouvée depuis, certes, mais quand même: ça m’avait déstabilisée. On était abîmés, solitaires, perdus dans un désert. On s’est trouvé.
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Il y a mille façons d’avoir une connexion. Il y a des amitiés, des fraternités, des familiarités, des fragilités, des sensibilités, des complicités, des émulations, des stimulations, des similitudes et des distinctions. Le cœur a mille raisons. On peut se sentir proche parce qu’on diffère, parce qu’on se complète, ou au contraire parce qu’on a les mêmes dons ou les mêmes travers.
Bref, dans ce désert, une connexion s’est faite. Elle portait peut-être sur de la tristesse, elle était peut-être une consolation, mais ça compte, la consolation. Ça soulève, ça envole dans le ciel. L’art est une consolation. La poésie aussi. Et l’amour, et la vie tout court. Œdipe finit sa vie aveugle, guidé par sa fille Antigone sur les chemins. Elle le console, c’est certain.
Quand j’ai rencontré le père de ma fille, tant de tristesse émanait de lui. On avait si envie de le consoler, de lui dire: Tu vas voir, ça va aller. Sa mère vivait ici, dans cette maison qu’elle avait laissée à l’abandon, où elle s’estimait abandonnée. Elle vivait confinée. Elle voulait être consolée. Il y avait une chaîne, un cercle effet domino infini: il la consolait elle, on le consolait lui.
J’ai dû m’interrompre car Céleste pleurait. Elle jouait sur le tapis avec ses jouets quand j’ai croisé son regard; elle m’a souri, puis s’est souvenu de la possibilité d’être consolée et me l’a rappelée. Je me suis exécutée: elle tète. Le téton est une sacrément bonne consolation. Maintenant, elle s’est arrêtée, fait des bruits de succion, claque sa langue pour s’amuser.
« Dans la vie Hélène, il faut faire des enfants »: c’est ce que m’avait dit ma marraine à l’époque où j’étais dans ce désert. Elle m’avait dit ça, en fait, le matin du jour où j’ai rencontré A. Elle avait ajouté: « C’est une grande source de joie ». J’écoute religieusement ce que me dit ma marraine; elle est mon sphynx à moi. Je ne veux pas dire que Céleste est une consolation. Elle est une joie.
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Entre temps, je me suis interrompue encore une fois. J’ai mis à la machine des serviettes et des draps. La pièce où se trouve la machine est une sorte de buanderie, mais la première fois que je suis venue ici, c’était une cuisine. La mère d’A vivait ici, confinée dans trois pièces de cette maison gigantesque. La journée, elle se tenait ici, dans la pièce où je suis, face au jardin.
Le jardin est vert, c’est le printemps, maintenant. Quand je suis venue ici la première fois c’était l’hiver. Le jardin était vide, sec, gris. Toute la journée la mère le regardait. Paysage-état d’âme: ce qu’on dit dans les études littéraires. Cette pièce était sinistre, c’était l’ancienne chambre de son fils, elle avait mis un frigidaire sous la mezzanine où il dormait jadis. Tout sentait la nostalgie.
Interrompue encore une fois, par Céleste qui voulait retourner sur son tapis. C’est un petit personnage comique, celle-là. Avec sa couche, elle a de grosses fesses qui l’entraînent par terre quand elle essaie de se tenir debout. Elle sourit pour un non ou pour un oui. Elle rigole quand on chatouille son ventre rebondi. Elle ouvre son petit bec devant toute nouveauté.
Voilà, Céleste joue dans cette pièce où sa grand-mère vivait confinée avec la tristesse. Une connexion a eu lieu, autour de cette pièce, et Céleste la manifeste. Je suis confinée ici, avec elle et avec lui, dans cette maison qui nous a coûté tant d’énergie. Je me suis prise pour Œdipe. Par hubris, j’ai voulu jouer à l’alchimiste, transformer la tristesse en Céleste. Spoiler alert: j’ai réussi.
