
Pour la première fois depuis jeudi j’ai remis le nez dehors aujourd’hui. Les gens portaient des masques de tissu coloré, comme un carnaval qui aurait mal tourné. Les masques sont mal placés, élastiqués, on est loin de Venise et de la Commedia dell’Arte. Pourtant je me sentais tout excitée, les yeux et les oreilles écarquillés pour ne pas rater une miette de ces êtres humains en liberté. Tout l’après-midi, assise à mon bureau j’ai écouté Man Machine de Kraftwerk en boucle. We are the robots… Ces personnages de chair et de sang avec leurs masques-casques étaient un spectacle fascinant.
*
C’est une chorégraphie ou une pièce de théâtre qu’on répète à l’envi, ce confinement. Des gestes, un espace clos, des entrées et des sorties prédéterminées, des metteurs en scène tyrans qui nous disent quoi faire et quand. Pas de public pour applaudir, malheureusement, sinon nous-mêmes. En faisant mes salutations au soleil (une de plus chaque jour, ça prend de plus en plus longtemps), je pensais aux chapelets et aux mantras, à la volonté qu’il faut pour en venir à bout, à la mutation immobile qu’ils sont. Chaque jour dans cette itération infinie de nos vies il se joue quelque chose de beau. On attend tous Godot.
*
Sur Instagram (je n’ai jamais autant aimé internet), je regarde une vidéo de Jeanne Balibar. Elle parle d’une tribune écrite et signée par des artistes dans Le Monde. Ça s’intitule “la culture oubliée”, parce que quand le premier ministre a fait un discours c’est ce qui s’est passé. Pas un mot sur tous ceux qui habitent dans les coulisses des cinémas, des théâtres, des musées fermés. Il y a des gens qui meurent de ne pas avoir de respirateurs; des famines terribles dans les favelas de Rio et sûrement ailleurs. La culture nous sauve des pires tortures. Elle renaîtra, elle renaît déjà.
