
Il est tard, on est théoriquement mercredi mais comme disent les anglais au sujet de l’heure du G&T, it’s 5 o’clock somewhere et il est encore mardi quelque part donc je ne me considère pas en retard. La raison, c’est que je me suis fait un tirage de tarot ce soir. Je n’ai pas été déçue: j’ai tiré la mort en troisième position, et encore en conclusion. La mort deux fois. Sympa.
Bon. Tous les cartomanciens vous le diront: cette carte au tarot ne vous envoie pas chez le croque-mort pour qu’il prenne vos mensurations. Elle signifie seulement que des changements importants sont à l’horizon. J’aurais pu passer la soirée plongée dans une série ou de la poésie: pour les bouleversements, on était au courant. Le monde a perdu sa mue comme un serpent.
La mort au tarot n’est pas un symbole menaçant: elle apporte un renouveau, à condition qu’on accepte de let go. C’est difficile, de lâcher prise. Surtout en ce moment, où on doit tous le faire en même temps. Il y en a qui s’accrochent à la vie d’avant. D’autres qui gardent un filet de sécurité – qui pourrait les blâmer? Même les trapézistes aguerris en ont un pour les rattraper.
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Plus tard encore, au lit, j’écoute Pink Floyd à côté de mon enfant endormie. C’est la pleine lune jeudi. J’avais une playlist spéciale lunaire mais je ne la retrouve plus. En attendant, The dark side of the moon est un bon début. Une voix d’homme murmure dans les écouteurs: I am not frightened of dying. Je suis démesurément émue. Il continue: Any time will do.
Ici il est vraiment tard mais tant pis, je continue aussi. Dans le journal que j’ai feuilleté ce matin, une tribune m’a attiré l’œil. Je ne l’ai pas lue en entier – j’ai été interrompue par Céleste réveillée de sa sieste et le journal est resté ouvert à cette page toute la journée. C’était un magistrat qui parlait de la mort collective soudaine que vit la société. Il dit que nos rituels sont à réinventer.
Why should I be frightened of dying?, demande la voix. There’s no reason for it. Oui! Les stoïciens ne l’ont pas mieux dit. Ni l’auteur de ce texte qu’on entend aux enterrements. La mort n’est rien. On passe dans la pièce d’à côté, qui est soit le paradis soit les enfers soit le néant. Au mieux, c’est réjouissant. Au pire, un peu chaud mais intéressant. Au pire du pire, ciao.
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Avoir un enfant m’a redonné une gravité que je croyais avoir égarée. Il faut être sérieux pour donner la vie et la préserver à longueur de journée. Aussi, à partir de ce truc invraisemblable qu’est la naissance, la possibilité de la non-vie est omniprésente. Le bébé sort de votre ventre: hop, on lui met une note de 1 à 10 pour évaluer s’il vit bien. La mort, c’est zéro ou un?
Au tarot, la mort, c’est treize: la treizième arcane. Ça peut faire peur, et ça peut aussi porter bonheur. La faucheuse fait place nette sur son passage, elle fait le ménage. C’est douloureux dedans, comme dit une autre chanson, de Benjamin Biolay maintenant. Cet album, comme celui de Pink Floyd, parle de dark side et d’au revoir. C’est contagieux, va t’en.
Bientôt le confinement sera fini. Est-ce qu’on se dira c’est contagieux va t’en? Est-ce qu’on se murmurera I am not frightened of dying, en s’embrassant? Je suis contente de ce tirage de tarot. Je veux bien let go. C’est un peu douloureux dedans mais ça va. J’ai hâte d’être dans la pièce d’à côté. La prochaine fois, je tire le Yi King – le livre chinois des changements.
