Déconfinement, J26 / Royan

Événement exceptionnel pour une jeune maman fusionnelle: je suis retournée seule au café. J’ai demandé une orange et un citron pressés mélangés, je m’étais préalablement acheté un croissant donc je l’ai mangé en lisant le magazine que j’avais apporté. C’était Philosophie Magazine, gros titre: Avons-nous besoin d’admirer? J’ai ouvert au hasard et suis tombée sur une phrase de Camus en exergue de la section Actualité. “La seule façon de mettre les gens ensemble, c’est encore de leur envoyer la peste”. Ce confinement a rapproché de manière forcée ceux qui d’habitude s’éloignaient ou ne s’astreignaient pas à la convivialité. Mes parents par exemple, ensemble depuis presque 37 ans et pourtant pas si habitués à ne jamais se quitter. Ils ont bien toléré la cohabitation forcée. Ensuite, il y a ceux qui ont des difficultés à s’accepter eux-mêmes comme colocataire à durée indéterminée. J’en sais quelque chose, moi la spécialiste des fuites à l’autre bout de la terre. Pendant deux mois je n’ai pas eu d’autre choix que de rester avec moi. Finalement, je me suis bien aimée.

Au café j’ai été rejointe par ma cousine Stéphanie, qui n’est pas ma cousine de sang mais la fille de la femme du cousin de mon père, Denis. Moi qui suis pourtant si catégorique, je fais une exception pour cette fille et sa soeur, que je connais depuis mes dix ans. A quoi ça tient, les liens entre les gens? Comment délimiter, désigner, analyser un sentiment? Dire cousine, c’est plus rapide que d’expliquer comment ces âmes – celle de mon père et de Denis, celle de Denis et de la mère de Stéphanie et sa soeur, la mienne et les leurs – se sont rencontrées et reconnues il y a toutes ces années. On ne se voit pas si souvent, mais on se retrouve systématiquement comme si on ne s’était jamais quittées. Dans le magazine, avant son arrivée, je lisais un article sur l’amour: deux philosophes dissertent pour définir si oui ou non, ce sentiment est plus précaire qu’avant. Je me suis disputée avec Ambroise; ça me démoralise. Pourtant je sais rationnellement que mon coeur, comme avec cette simili-cousine, reste proche de son coeur – et que ça dépasse tous les débats des magazines. 

Stéphanie avait déguerpi à Bali au même moment que moi à New York, et nous sommes rentrées en même temps. Elle est restée confinée dans l’appartement où elle s’est installée depuis son retour à Paris. Elle me dit qu’elle aussi, nomade autoproclamée et adepte du “allons voir à l’autre bout du monde si j’y suis” a plutôt bien supporté ces mois de confinement. Nous sommes privilégiées de ne pas avoir été prises à la gorge par l’anxiété, de ne pas avoir perdu tout moyen de subsistance, de n’avoir pas opéré trop de résistance au changement de notre réalité. Je lui dis qu’en ce moment je me sens très agitée – c’est la pleine lune, mais ça ne suffit pas expliquer la colère, la tristesse et l’anxiété qui m’ont submergée. Elle me répond que ce qui était cadenassé est sorti, que cette éruption est une libération. Je me demande à quel point les émeutes sont une conséquence du confinement; on les décrit comme des événements séparés mais ce n’est pas un hasard à mon avis si la cocotte-minute siffle à ce moment précis. Je me demande combien d’eau bouillante elle contient.

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