
En fin de matinée on s’est promenés sur la corniche à droite de la plage avec Céleste et Ambroise. On a regardé l’horizon gris-bleu, le phare blanc, les rochers noirs. Ambroise parlait du chemin parcouru jusqu’ici, du moment venu où selon lui il faudrait continuer chacun de son côté. Le moment, selon lui, était maintenant. Il a illustré ses propos en s’arrêtant subitement. J’ai dit: Allez, on continue, on va au moins jusqu’à la plage d’après. Il restait là, planté comme un piquet, Céleste alerte dans son porte-bébé, la tête tournée vers le rivage plutôt que vers les nuages entre ses parents. J’ai dit: On ne s’arrête pas comme ça subitement, dans la vie, au beau milieu du sentier; on fixe un objectif de promenade et on s’y tient. Le fait de rebrousser chemin ainsi, de manière arbitraire, sans même un repère comme un buisson ou un banc, me semblait révoltant. Ambroise a consenti à remettre en branle son véhicule corporel, manifestement à contrecoeur. Quant à son coeur, il n’a pas précisé mais j’ai ma petite idée. Le coeur est un moteur à explosion – explosif, mais efficace.
On a déjeuné d’une salade de tomates, de haricots verts et de petits pois frais, écossés à trois sur la terrasse. Pour Céleste j’ai préparé rapidement un frichti vert avec les légumes écrasés et de la ricotta. Ambroise l’a nourrie à la cuillère. Elle a goûté avec son petit air circonspect et puis elle s’est léché les babines comme un petit animal content et a fait claquer sa langue sur son palais en nous regardant. Les tomates était rouge sombre et jaune éclatant et j’y avais ajouté de la feta et des olives noires. De la gastronomie en polychromie pour défaire le ciel gris. Après le déjeuner Ambroise a fait une sieste et j’ai joué dans le salon avec Céleste. Le temps que je tourne la tête quelques secondes elle avait marché à quatre pattes jusque dans l’entrée et s’était campée fièrement sur la première marche de l’escalier. Lentement, lentement, piano piano elle a continué à grimper tandis que je restais derrière pour la parer. Elle est arrivée en haut de la volée de marches épuisée, ahanant, et je l’ai portée jusqu’à l’étage où se trouvaient mes parents. On a célébré tous les quatre ce palier littéral et métaphorique.
Le soir, un autre menu vert et rouge et blanc. En apéritif, du saucisson, de la tomme chèvre-brebis et des câpres. Ensuite, une ratatouille préparée par Ambroise avec du thym du jardin et des aubergines et des courgettes et des tomates, accompagnée de riz pilaf. On a parlé de choses sérieuses et moins sérieuses; des différences entre les êtres humains, des difficultés qu’on a parfois à les surmonter et à se comprendre. On s’est demandé si le racisme était moins systémique en France – sans doute que oui mais on ne peut pas nier sa présence. Après le dîner, on a retrouvé mes parents qui revenaient du restaurant. Je leur ai demandé d’un ton guilleret ce qu’ils avaient pris en dessert. Rien! Pas même une glace? Non! Vous ne trouvez pas ça dommage? Si! Mon père a fini par décrypter le sous-entendu subtil, et proposer d’aller chercher des pots chez le glacier. Lorsqu’il est revenu les deux hommes se sont installés dans la cuisine tandis que les femmes parlaient d’eux dans le jardin. Ambroise est sorti au moment où j’ai dit: Je ne veux même pas de glace! Il avait dans la main un bol à mon nom avec dedans des boules coco et pistache. C’était bien bon.
