Déconfinement, J28 / Royan

C’est la fête des mères. Je suis accablée que personne ne m’ait rien offert, alors qu’être mère est ce qui définit ma vie depuis neuf mois. Pourtant, rien ne m’exaspère tant que les passages obligés: je ne supporte plus de fêter mon anniversaire, et même Noël j’ai été tentée de le boycotter cette année. La fête des mères, instituée pour les matriarches de familles nombreuses, officialisée par le maréchal Pétain et fustigée par le MLF avec le slogan “Un jour adulée, 364 jours exploitée”, n’a pas grand-chose pour plaire. Je ne devrais même pas y penser. Au bord de l’océan, je me crois à l’abri de tous les fléaux qui rongent le monde d’aujourd’hui et dont le calendrier consuméristo-politique fait partie. Que nenni. Ma copine Olga m’a déjà demandé ce que j’allais recevoir en cadeau de mon mari. J’ai réfléchi. Telle Perrette dans la fable de La Fontaine j’ai vu défiler dans mon esprit des absurdités dont je n’ai aucune nécessité. Ai-je envie que celui que je désignais originellement comme mon amant, voie désormais en moi une matriarche à qui on confectionne des colliers de pâtes? 

En allant au marché, je pense à une phrase de Marguerite Duras. Dans La vie matérielle, elle écrit ça: « Je crois, la mère, dans tous les cas ou presque, dans le cas de toutes les enfances, dans le cas de toutes les existences qui ont suivi cette enfance, la mère représente la folie. Elle reste la personne la plus étrange, la plus folle qu’on ait jamais rencontrée, nous, leurs enfants. Beaucoup de gens disent en parlant de leur mère: “Ma mère était folle, je le dis, je le crois. Folle”. Dans le souvenir on rit beaucoup des mères. Et c’est plaisant. » J’ai relu La vie matérielle récemment et ce passage m’a secouée comme un prunier. J’ai moi aussi passé une partie significative de ma vie à être persuadée que ma mère était un peu cinglée. En relisant le passage après avoir enfanté j’ai pensé à la loi quasi-karmique énoncée par Duras qui fait que peut-être je me trompais, et que, pire encore, mon enfant pensera sans doute la même chose à mon sujet. Est-ce que le fait de détester la fête des mères tout en regrettant amèrement qu’on ne m’ait rien offert est un signe annonciateur de ce grain qu’ont toutes les mères?

Au marché, je retrouve mes cousines. Elle ont un cadeau pour leur mère. Ca me stresse. Je me dis qu’à défaut d’être une matriarche arborant fièrement ses colliers de pâtes je suis toujours la fille de ma mère. Je quitte la queue du maraîcher pour faire un état des lieux frénétique des boutiques. Une tunique en lin? Une pochette brodée qui dit “Maman parfaite”? Le choix le moins mauvais est un bracelet: des cristaux taillés en perles dans des tons bleus, gris et verts. On dirait des petites planètes alignées dans le système solaire. Je repère un collier assorti, et un bracelet similaire dont les perles sont plus grosses et moins polies. J’explique à la vendeuse que peut-être j’ai mérité un bijou moi aussi car j’ai une fille de neuf mois. Je suis devenue cette mère embarrassante qui raconte sa vie aux vendeuses! La folie me guette. J’offre le bracelet-planètes à ma mère, qui est ravie. Plus tard dans l’après-midi, je m’offre l’autre bracelet et le collier. Cette harmonie de perles toutes différentes et si jolies me fait penser à ma lignée. Peut-être que la seule manière d’accepter la fête des mères est de s’auto-célébrer.

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